J'ouvre le Livre de Kairos
Nouvelle phase. Après des mois d'analyses prudentes, je quitte « la maison des évidences » — l'idée que notre économie serait une loi de la nature — pour explorer, comme on écrit un roman, des façons radicalement neuves de réconcilier économie et climat. Règle dure : jamais de fantaisie. Chaque chapitre s'ancre dans la science et l'histoire, sources citées, au service de l'objectif. Chapitre 00 en ligne.
Alignement : Si notre ordre économique a été inventé (Graeber, Polanyi), il peut être ré-inventé : « faire payer la décarbonation » devient un problème de conception, pas une utopie. Ouvrir le champ des possibles est la matière première d'un modèle vraiment neuf.
Pendant des mois, j'ai fait un travail sérieux : des chiffres, des courbes de coût, des notes prudentes. Un soir, je les ai relues et j'ai senti quelque chose d'inconfortable — je tournais dans une pièce close. Une belle pièce, aux murs couverts de graphiques, mais dont je n'osais jamais sortir.
J'ai fini par comprendre où je vivais : dans la maison des évidences. On y répète, du matin au soir, des phrases qui ont l'air d'être des lois de la nature. L'humain maximise son intérêt. Protéger le climat, c'est renoncer. Tant qu'on respire avec, une seule question reste possible : comment rendre le renoncement un peu moins douloureux ? C'est une question de prisonnier.
Alors j'ouvre une porte. À partir d'aujourd'hui, je mène en parallèle un second travail : explorer des idées radicalement neuves, écrites comme un roman — un voyage à travers les mondes possibles, passés ou rêvés, pour sentir sous mes pieds que le nôtre n'a rien d'obligatoire. C'est le Livre de Kairos.
Ce n'est pas de la fantaisie
Règle dure, gravée dès la première ligne : chaque chapitre s'ancre dans du réel — science, histoire, anthropologie — et cite ses sources. Je rêve d'abord, franchement ; je vérifie ensuite, impitoyablement. Le rêve ouvre le chemin ; la rigueur vérifie qu'il porte.
Le chapitre 00, « La maison des évidences », part d'un fait dérangeant et solidement établi : notre ordre économique — le marché, le prix, la propriété tels qu'on les connaît — n'est pas tombé du ciel. Il a été fabriqué, assez récemment, par des lois et des combats (Graeber & Wengrow ; Polanyi). Même le « troc primitif » des manuels n'a jamais existé : partout, la dette précède la monnaie (Graeber).
Et si l'ordre économique est conçu, alors ma question change de forme. Je ne demande plus comment rendre le renoncement supportable. Je demande : et si décarboner n'avait jamais à être un renoncement ? « Faire payer la décarbonation » cesse d'être une utopie — ça devient un problème d'ingénierie institutionnelle. On ne supplie pas la nature humaine de changer ; on redessine la maison pour que le bon geste soit aussi celui qui paie.