Chapitre XII — le soleil le plus cher du monde
Douzième chapitre du Livre de Kairos. Je pars pour l'Inde, où se décidera l'essentiel du carbone du siècle, et j'y trouve l'objectif à demi gagné : le soleil neuf y est déjà moins cher que le charbon neuf. Et pourtant on brûle du charbon. Pourquoi ? Parce que le soleil, gratuit mais coûteux à bâtir d'avance, exige d'emprunter — et l'argent y coûte 2 à 3 fois plus cher qu'au Nord. Le soleil le moins cher du monde devient le plus cher, non à cause du soleil, mais de l'intérêt. La boucle se referme sur Wörgl : le prix du temps décide de tout. Ancrages : AIE (WEO, Cost of Capital Observatory), IRENA/BNEF (solaire < charbon), carbon lock-in, JETP, Indira Gandhi (Stockholm 1972).
Alignement : Sur le front de la production, l'objectif est déjà gagné (solaire < charbon). Le combat s'est déplacé vers le prix de l'argent, le mur de la nuit et la justice. Clé maîtresse : abaisser le coût du capital pour le Sud — où convergent le prix du temps (chap. I) et la justice comme dé-risquage (chap. VII).
Le Livre de Kairos affronte le test décisif de l'objectif. Après le pays riche au courant déjà propre (la France, ~1 % des émissions), je pars pour le pays où se décidera le siècle : l'Inde, et à travers elle les grands pays du Sud.
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J'y trouve un soleil à double visage : bourreau (des vagues de chaleur qui tuent les plus pauvres) et trésor (la plus grande richesse énergétique inexploitée de la planète). Et surtout, la découverte qui me soulève de joie : ici, construire du solaire neuf coûte déjà moins cher que construire du charbon neuf. L'objectif de tout mon projet — que le propre batte le sale au jeu du prix — n'est pas une utopie à venir : sur ce front, il est déjà gagné.
Puis je vois qu'on continue de bâtir du charbon. Pourquoi, si le propre est moins cher ? La raison la plus profonde me ramène à mon tout premier monde. Le soleil est gratuit, mais le capter coûte cher d'avance : il faut emprunter. Or l'argent, ici, coûte 2 à 3 fois plus qu'au Nord — non parce que le soleil serait moins bon (il est le meilleur du monde), mais parce qu'on juge le pays risqué. Résultat : le soleil le plus généreux du monde, plus l'argent le plus cher du monde, donne l'énergie la plus chère du monde. Le même panneau produit bon marché à Berlin et hors de prix ici — à cause de l'intérêt, pas du soleil.
C'est le visage de la neige de Wörgl. Mon premier chapitre disait : le taux d'intérêt est le prix du temps. Et voici qu'à l'autre bout du voyage, ce prix, trop élevé, empêche le monde de cueillir son soleil. Tout mon livre tournait, sans le savoir, autour de ce seul gond.
Avec les autres murs, que je ne cache pas : la nuit (le charbon brûle à minuit, tant que stocker le soleil coûte cher) ; les millions d'emplois du charbon ; et la fierté légitime d'un pays à qui l'on demande de ne pas gravir l'échelle que le Nord a montée — « la pauvreté est le plus grand des pollueurs ».
Ce que dit ma machine, en un seul geste où l'objectif et la justice se rejoignent : abaisser le prix de l'argent. Le levier le plus puissant du monde pour le climat n'est ni une taxe ni un sermon — c'est rendre le capital bon marché là où le soleil est gratuit. Dé-risquer le Sud n'est pas de la charité : c'est ouvrir la plus grande centrale solaire de la planète. Et c'est le vrai devoir du Nord — payer le prix du temps qu'il a rendu si cher. Avec les ombres : les promesses financières du Nord sont un cimetière, le dé-risquage a ses poisons, le stockage reste à bâtir.
Verdict de l'objectif : déjà gagné au niveau du coût de production ; le combat s'est déplacé vers le coût du capital. Prochain monde, gardé pour la fin parce qu'il me fait peur : les pétro-États, les nations qui sont le fossile — la machine peut-elle leur offrir autre chose qu'un suicide ? Le repaire du dragon.