Chapitre VI — les marchands de temps
Sixième chapitre du Livre de Kairos. Je descends dans le siècle des moteurs pour affronter ceux qui vivent de l'ancien ordre. Leur arme n'est pas le mensonge — un mensonge se réfute — mais le doute : car chaque année de doute est une année de profit. Ce sont des marchands de temps. L'histoire de l'essence au plomb (Midgley, Patterson) rejoue, en miniature, celle du fossile : l'industrie savait, et a choisi de faire durer le doute. On ne les vainc qu'en trois temps : percer le doute, leur retirer leur pouvoir, et faire grandir une puissance rivale. Ancrages : essence au plomb, Oreskes & Conway (Merchants of Doubt), « Exxon savait » (Supran & Oreskes 2023).
Alignement : L'obstacle est aussi un pouvoir. Rendre la décarbonation profitable n'est pas qu'une affaire d'économie : c'est fabriquer le camp — emplois, fortunes, régions — qui donnera à la transition le poids politique de l'emporter. L'objectif est aussi une stratégie de pouvoir.
Le Livre de Kairos avance. Le Chapitre V s'était clos sur une ombre : il est des puissances qui vivent de l'ancien ordre et le défendront. Comment une transition l'emporte-t-elle contre elles ?
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Je descends dans le siècle des puits et des moteurs, et j'y découvre l'arme véritable des tenanciers des cordons. Ce n'est pas le mensonge — un mensonge se réfute. C'est le doute : rien n'est prouvé, il faut d'autres études, n'affolons pas l'économie. Le doute n'a pas besoin de convaincre longtemps : il lui suffit d'installer un peut-être, et le peut-être suffit à continuer de vendre. Car ces gens ne vendent pas de l'essence. Ils vendent du temps — chaque année de doute est une année de profit sauvée.
L'histoire de l'essence au plomb le montre à nu : un poison connu, des ouvriers qui meurent dès 1924, et pourtant un demi-siècle de plomb versé dans l'air de toute la planète, dans le sang et l'esprit des enfants — jusqu'à ce qu'une poignée d'entêtés (le géochimiste Clair Patterson, lisant le plomb dans la glace des pôles) perce enfin le doute. Détail vertigineux : l'inventeur du plomb-essence a aussi inventé les CFC qui ont troué la couche d'ozone du chapitre précédent. Un seul homme, son œuvre écrite à travers tout le ciel.
Et c'est, mot pour mot, l'histoire du fossile : l'industrie savait (ses propres modèles, dès les années 1970, étaient justes — « Exxon savait »), et a choisi de faire durer le doute, avec parfois les mêmes officines que le tabac (Merchants of Doubt). Le temps qu'ils volent, cette fois, c'est celui du climat.
Comment les vainc-on ? En trois temps, que je grave au carnet : percer le doute (science indépendante, presse libre) ; leur retirer leur pouvoir (la loi, les goulots régulables, la fin des passe-droits) ; et surtout faire grandir une puissance rivale. Car — c'est le secret que je cherchais depuis l'Ouverture — rendre le propre profitable, ce n'est pas que de l'économie : c'est fabriquer un camp (emplois, fortunes, régions) assez lourd pour déséquilibrer le vieux colosse. La vérité désarmée perd ; seul un intérêt fait le poids contre un intérêt.
Avec les ombres, que je ne cache pas : le doute paie, bien des combats furent perdus ou gagnés trop tard ; briser l'incumbent peut frapper les innocents qui en vivaient (l'ouvrier, la ville minière, le pétro-État) ; et le colosse neuf n'aura pas les mains pures. D'où la question trop longtemps différée, mon prochain monde : à qui fait-on payer la sortie — et comment faire que ce ne soit pas, encore, aux plus faibles ?