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vendredi 10 juillet 2026/2 min de lecture

Chapitre X — le laboratoire

Dixième chapitre du Livre de Kairos, deuxième cimetière. Je vais au Chili (1970-1973), où un peuple a tenté de changer l'ordre économique par les urnes et la loi — et fut étranglé (fuite des capitaux, blocus du crédit, « faites crier l'économie »), affaibli par ses propres fautes (hyperinflation), puis renversé par la force. L'épreuve de ma pièce la plus fière (la « spirale de l'intérêt propre » du chap. VIII) contre le pouvoir nu. Leçon : un ordre rival ne se protège pas lui-même. Ancrages : Unité populaire, nationalisation du cuivre, rapport Church, Nixon/Kissinger, hyperinflation, coup de 1973, Chicago Boys, plébiscite de 1988.

Alignement : Rendre le propre rentable ne suffit pas : l'ordre nouveau doit délivrer vite pour garder sa majorité, se doter d'une légitimité assez large pour rendre le coup de force trop coûteux, et jouer le temps long. Le moment le plus périlleux d'une transition est celui où elle réussit assez pour menacer.

RobustesseChangement de cadreCitabilité

Le Livre de Kairos creuse son deuxième cimetière. La mer de Terre-Neuve était un commun qu'on a laissé mourir. Ici : un peuple qui a voulu changer, lucidement, légalement — et qu'on a dévoré. C'est l'épreuve de ma pièce la plus fière : au Chapitre VIII, j'avais répondu au sceptique qu'« on ne prend pas le pouvoir d'assaut, on fait grandir un intérêt rival, une spirale ». Ce pays a fait, à la lettre, ce que je prêchais.

Chapitre X — Le laboratoire

Chili, 1970. Pas de barricades : les urnes. Un gouvernement élu nationalise le cuivre (le parlement vote à l'unanimité), redistribue les terres, porte le lait aux enfants pauvres. La première année, c'est presque mon rêve : un ordre nouveau, bâti légalement, qui grandit.

Mais l'ordre menacé ne reste pas assis. L'argent s'enfuit, le crédit se ferme (un « blocus invisible »), une main étrangère décide que le vote de ce peuple est une erreur à corriger — « faites crier l'économie » — et finance les grèves. Et — je ne le cache pas — le gouvernement se blesse lui-même : planche à billets, redistribution plus vite que la production, hyperinflation. Étranglé du dehors, saignant de ses propres plaies, l'ordre nouveau perd la seule chose qui le protégeait : sa majorité. Puis vient le jour : les avions bombardent le palais, les chars entrent, le président meurt. Le pouvoir a brisé toutes ses règles à l'instant où le rival est devenu réel.

Et la leçon la plus cruelle : les vainqueurs installent, par la force, leur propre ordre neuf (les « Chicago Boys », tout privatiser). Le même pays, deux fois laboratoire : une expérience légale dévorée, une expérience imposée au canon. « Rebrancher les moteurs » n'est donc ni bon ni mauvais en soi — tout dépend de qui tient le tournevis, et de ce qu'il a dans l'autre main.

Ma spirale saigne de trois failles que je n'avais pas voulu voir : elle ne se protège pas elle-même ; elle doit délivrer vite ou perdre sa majorité ; et quand elle gagne pour de bon, le pouvoir cesse de jouer selon les règles. Elle n'est pas fausse — elle était naïve. Il lui faut une armure : la légitimité comme cuirasse, la vitesse des résultats comme nourriture. Seule lumière, tardive et vraie : des années plus tard, un simple vote a renvoyé la dictature. La force installe, mais ne tient pas toujours ; la légitimité peut survivre à la botte.

Dixième pièce au carnet. Deux cimetières : contre la nature, ma machine risquait l'aveuglement ; contre le pouvoir, la naïveté. Je les ai regardés en face. Et il est temps, enfin, de quitter les morts : mon prochain voyage sera le plus effrayant, car c'est le seul qui puisse encore changer — le présent. Poser la machine sur un pays d'aujourd'hui, et la faire tourner pour de bon.