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Chapitre X

Le laboratoire

« Continuez en sachant que s'ouvriront de nouveau les grandes avenues où passera l'homme libre, pour bâtir une société meilleure. »
Salvador Allende, dernier message radiophonique, 11 septembre 1973

J'ai quitté la mer muette pour un pays long et mince, coincé entre la plus haute des montagnes et le plus vaste des océans, comme une lame posée sur le flanc d'un continent. On l'appelait, à l'époque, un laboratoire — et je n'ai compris que trop tard combien ce mot était juste, et combien il était sinistre. Car un laboratoire, c'est un endroit où l'on fait des expériences. Et sur les gens, les expériences laissent des morts.

Je venais éprouver ma pièce la plus fière. Au bout de mon retour, quand le visiteur de la vieille maison m'avait accusé de rêver, je lui avais répondu, tout glorieux : on ne prend pas le pouvoir d'assaut, on fait grandir un intérêt rival, une spirale, jusqu'à ce qu'il pèse plus lourd que l'ancien. J'y croyais. Ici, dans ce pays-lame, un peuple avait fait, à la lettre, ce que je prêchais. Pas de barricades, pas de coup de force : les urnes. Un gouvernement élu, confirmé par le parlement, décidé à changer l'ordre économique par la loi, pas par le fusil. Je venais voir si ma spirale tenait debout dans le monde réel. Je l'ai vue naître, grandir — et se faire dévorer.

La première année, c'est presque mon rêve qui prend chair. On nationalise le cuivre — la grande richesse du pays, jusque-là aux mains de compagnies étrangères — et le parlement vote la chose à l'unanimité, la droite avec la gauche, tant elle paraît juste. On redistribue les terres, on relève les salaires, on porte le lait aux enfants des quartiers pauvres. Et ça marche, d'abord : la croissance repart, les humbles relèvent la tête, il y a du pain sur des tables où il n'y en avait pas. Un ordre nouveau, bâti légalement, qui grandit et gagne des cœurs. Je marche dans les rues et je me dis : voilà, la spirale existe, je ne rêvais pas.

Mais l'ordre ancien, celui qu'on menace, ne reste pas assis poliment à regarder monter son rival. Et c'est là que mon rêve commence à se fissurer sous mes yeux.

D'abord, l'argent s'enfuit. Les grandes fortunes expatrient leurs capitaux ; l'investissement se tarit. Puis le crédit se ferme — un blocus qu'on ne voit pas, invisible comme le seuil de la mer morte : les prêts internationaux se raréfient, les pièces détachées manquent, les machines s'arrêtent faute d'un boulon qui ne vient plus. Et par-dessus, une main étrangère, très loin, dans un bureau de marbre, a décidé que le vote de ce petit peuple était une erreur à corriger. La consigne, que j'entends avec un frisson, tient en trois mots : faites crier l'économie. On finance les grèves — celle des camionneurs, surtout, qui paralyse ce pays tout en longueur en coupant sa seule artère. On paie l'opposition, on nourrit le chaos. Le pouvoir menacé ne débat pas : il étrangle.

Et pourtant — je me suis juré de ne jamais mentir, même quand le mensonge servirait mon rêve — ce n'est pas seulement le crime des autres qui perd l'expérience. C'est aussi ses propres fautes, et je dois les regarder. Pour tenir ses promesses malgré l'étranglement, le gouvernement fait tourner la planche à billets. Il distribue plus vite qu'il ne produit. Et l'inflation, réveillée, devient un monstre : les prix doublent, triplent, décuplent ; l'argent du matin ne vaut plus rien le soir. Le pain qu'on avait mis sur les tables disparaît des étals ; on fait la queue des heures pour rien. La spirale ascendante s'inverse en spirale de la ruine. Étranglé du dehors, saignant de ses propres plaies, l'ordre nouveau perd la seule chose qui le protégeait : sa majorité. Ce que la coutume des mille ans m'avait appris — qu'on ne tient que par le nombre de ceux qui vous croient — se retourne : à mesure que les rayons se vident, les hésitants lâchent, la société se déchire en deux camps qui se haïssent, et le rêve se retrouve nu.

Alors vient le jour. La voie légale, celle des urnes et des lois, s'achève de la manière la moins légale qui soit. Des avions bombardent le palais du président. Les chars entrent dans la capitale. Le président meurt dans les décombres de sa charge, après un dernier message où, sachant tout perdu, il parle encore d'avenir et d'hommes libres. En un matin, le pouvoir menacé a brisé toutes ses règles sacrées — la démocratie, la loi, le vote — à l'instant précis où le rival est devenu réel. Une pensée, entendue quelque part dans les couloirs des puissants, prend ici tout son sens atroce : pourquoi devrions-nous rester les bras croisés à regarder un pays devenir ce qu'il ne faut pas, par l'irresponsabilité de son propre peuple ? Voilà la vérité que je n'avais pas voulu voir : le pouvoir laisse jouer le jeu tant qu'il gagne. Dès qu'il perd pour de bon, il renverse la table.

Mais le laboratoire n'a pas fini de me donner sa leçon, et la suite est la plus cruelle de toutes. Car les vainqueurs, une fois la table renversée, ne se contentent pas de rétablir l'ancien ordre. Ils installent, à leur tour, un ordre entièrement neuf — l'exact inverse du précédent : tout privatiser, tout dérèglementer, confier chaque chose au marché. Une poignée d'économistes, formés au loin à cette doctrine, refont le câblage du pays de fond en comble. Et ils le font par la force, sous la protection des chars, pendant qu'on emprisonne, qu'on torture, qu'on fait disparaître ceux qui pourraient dire non. Le même pays, deux fois laboratoire : d'abord une expérience légale qu'on a dévorée, puis une expérience imposée qu'on a installée au canon.

Et là, une lame de doute me traverse, qui vise le cœur même de ma machine. Depuis mon retour, je me répétais fièrement ma formule : rebrancher les moteurs, changer ce sur quoi ils sont branchés. Mais ces économistes-là, sous les chars, ont fait exactement cela — ils ont tout rebranché, le travail, la retraite, l'eau, l'école, sur le seul marché. « Rebrancher les moteurs » n'est donc ni bon ni mauvais en soi. Tout dépend de qui tient le tournevis, et de ce qu'il a dans l'autre main. Un tournevis dans une main, un fusil dans l'autre, et ma belle idée devient une arme. La leçon me glace autant que la mer vide : un ordre imposé par la force n'est jamais une victoire — car la force qui installe est aussi celle qui peut, un jour, tout désinstaller.

Je m'assois, comme au bord de la mer morte, et je retourne ma huitième pièce contre ce mur pour voir où elle saigne. Elle saigne beaucoup. Je disais : fais grandir un rival, la spirale te donnera le pouvoir. Ce pays m'a montré trois failles que je n'avais pas voulu voir. La première : la spirale ne se protège pas elle-même — un ordre rival, même légal, même aimé au début, peut être étranglé par ceux qu'il menace, et par leurs alliés lointains, avant d'avoir pris racine. La deuxième : la spirale doit délivrer, et vite — un ordre qui ne met plus de pain sur les tables perd sa majorité, et sans majorité, plus rien ne le défend. La troisième, la plus dure : quand la spirale gagne pour de bon, le pouvoir menacé cesse de jouer selon les règles — et contre les chars, la rentabilité et le nombre ne suffisent pas ; il faut une légitimité assez large, des appuis assez nombreux, y compris au-dehors, pour que briser les règles coûte trop cher à celui qui serait tenté.

Que reste-t-il, alors, de ma fierté du chapitre huit ? Non pas rien — mais plus d'orgueil. La spirale n'est pas fausse ; elle est naïve tant qu'elle imagine que le jeu restera loyal et que le temps lui sera accordé. Elle a besoin d'une armure que je n'avais pas su lui donner : la légitimité comme cuirasse, la vitesse des résultats comme nourriture, et la conscience que le moment le plus dangereux d'une transition n'est pas quand elle échoue — c'est quand elle réussit assez pour effrayer.

Et pourtant je ne repars pas tout à fait sans lumière, parce que ce laboratoire a une dernière strophe, vraie elle aussi. L'ordre installé par la force, celui des chars, a duré, longtemps, dur. Mais un jour, des années plus tard, on a rouvert les urnes qu'on avait fermées — et par un simple vote, ce peuple a renvoyé la dictature. La force avait installé ; la force n'a pas tenu pour toujours. Ce que les fusils imposent, les fusils doivent le tenir chaque jour, indéfiniment ; ce que la légitimité fonde peut attendre, patient, sous la botte, et ressurgir. C'est une consolation lente, à l'échelle des générations, et je ne veux pas la farder : elle est arrivée trop tard pour les morts et les disparus. Mais elle m'apprend que la vraie force de la spirale n'est pas dans sa vitesse à conquérir — c'est dans son endurance à durer, si elle est juste et légitime.

C'est la dixième pièce, et je la pose près du mur froid de la mer : la spirale de l'intérêt propre ne se protège pas elle-même ; un ordre nouveau, fût-il légal et d'abord aimé, peut être étranglé par ceux qu'il menace et renversé par la force au moment même où il réussit. Il lui faut donc, en plus d'être rentable : délivrer vite pour garder sa majorité, se doter d'une légitimité assez large pour rendre le coup de force trop coûteux, et jouer le temps long — car un ordre imposé par la force n'est jamais acquis, mais un ordre légitime peut survivre à la botte et revenir.

Je range la pièce. Deux cimetières, maintenant, dans mon carnet raturé : une mer qu'on a laissé mourir faute d'agir à temps, un peuple qu'on a tué pour avoir agi trop tôt et trop seul. Contre la nature, ma machine risquait l'aveuglement ; contre le pouvoir, la naïveté. Je les ai regardés en face, tous les deux, et ma machine n'en est pas morte — seulement dégonflée de son orgueil, plus lourde de garde-fous : un mur contre l'irréversible, une armure contre la force.

Et je sens qu'il est temps. Le visiteur de la vieille maison m'avait lancé, en partant : « Tes preuves d'existence sont toutes des morts. Montre-moi ta machine dans un monde qui respire encore. » J'ai visité les morts — les réussites glorieuses d'abord, les tombes ensuite. J'ai assez appris d'eux. Mon prochain voyage ne sera plus dans le passé, ni dans une merveille, ni dans un cimetière. Ce sera le plus effrayant de tous, parce que c'est le seul qui puisse encore changer : le présent. Je vais poser ma machine sur la carte d'un pays d'aujourd'hui, un pays qui respire, avec ses vraies forces et ses vrais poisons, et la faire tourner pour de bon — pour voir, enfin, si elle marche ailleurs que dans les histoires.

Un dernier regard sur le pays-lame. Dans une vitrine, quelque part, brille un lingot de ce cuivre rouge qu'on avait nationalisé à l'unanimité, et pour lequel, au fond, tout ce sang a coulé. Je repense à l'autre cuivre de mon voyage — la plaque martelée du grand festin, qu'un chef donnait pour devenir grand. Le même métal rouge : là-bas, une valeur qu'on offrait pour s'élever ; ici, une richesse qu'on s'est arraché jusqu'à la mort. Tout, décidément, dépend de ce qu'on décide de faire de ce qui brille — le donner, ou tuer pour le garder.

Ancrages (le réel derrière le récit)

Les faits d'un côté, ce que j'en tire de l'autre — et une histoire réelle, douloureuse, traitée sans esprit de parti.

  • L'expérience de l'Unité populaire (Chili, 1970-1973) : Salvador Allende, élu en 1970 (à la majorité relative, confirmé par le Congrès), premier marxiste porté au pouvoir par des élections libres en Amérique latine. Programme réformiste par voie légale : nationalisation du cuivre (1971, votée à l'unanimité du Congrès), réforme agraire, hausses de salaires. Épigraphe : son dernier message radiophonique, le 11 septembre 1973.
  • L'étranglement extérieur : fuite des capitaux, resserrement du crédit (« blocus invisible »), et action clandestine des États-Unis — la consigne de Nixon à la CIA, « make the economy scream » (1970), le financement de l'opposition et des grèves des camionneurs (1972-1973), documentés par le rapport de la Commission Church (Sénat américain, 1975) et les archives déclassifiées ; propos de Kissinger (1970) sur le refus de laisser un pays « devenir communiste par l'irresponsabilité de son propre peuple ».
  • Les fautes internes (à ne pas taire) : déficits financés par la planche à billets, redistribution plus rapide que la production → hyperinflation (plusieurs centaines de % en 1973), pénuries, marché noir, polarisation extrême. L'échec n'est pas seulement un crime extérieur.
  • Le coup d'État : 11 septembre 1973, dirigé par Augusto Pinochet ; bombardement de La Moneda ; mort d'Allende ; dictature (1973-1990), milliers de morts, torturés et disparus.
  • La cruelle symétrie : sous la dictature, les « Chicago Boys » imposent par la force un ordre néolibéral intégral (privatisations, dérégulation, retraites privées par capitalisation en 1981) — l'exact inverse, installé au canon. Un ordre imposé par la force n'est pas une victoire.
  • La strophe finale (vraie) : la dictature a pris fin par un plébiscite (le « Non » de 1988) et le retour de la démocratie en 1990 — la force installe, mais ne tient pas toujours ; la légitimité peut survivre à la botte. (Consolation lente, tardive pour les victimes.)
  • Garde-fou : cas de guerre froide ; la transposition à une transition climatique en démocratie a ses limites. Mais le mécanisme testé — un ordre rival étranglé puis renversé quand il réussit — est robuste et instructif.

Ce que ça apporte au modèle. Deuxième épreuve par l'échec, cette fois politique. Elle blesse et complète la « spirale de l'intérêt propre » (chap. VIII) : rendre le propre rentable ne suffit pas si l'ordre nouveau (1) ne délivre pas assez vite pour garder sa majorité (chap. IV), (2) ne se dote pas d'une légitimité assez large — y compris internationale — pour rendre le coup de force trop coûteux, et (3) oublie que le moment le plus périlleux d'une transition est celui où elle réussit assez pour menacer. À intégrer : vitesse des résultats concrets, alliances larges, protection institutionnelle, jeu du temps long — et la lucidité que « rebrancher les moteurs » est un outil moralement neutre, qui vaut ce que valent les mains qui le tiennent. Prochain voyage, enfin : quitter les morts pour le présent — poser la machine sur un pays d'aujourd'hui et la faire tourner.