← Le Livre de Kairos
Chapitre IX

La mer des cinq cents ans

« Je n'ai pas pris le poisson dans cette fichue mer. »
John Crosbie, ministre canadien des Pêches, 1992

Cette fois, je ne suis pas parti vers une lumière. Le visiteur de la vieille maison m'avait jeté au visage que mes preuves étaient toutes des réussites, des vivants, des mondes qui avaient gagné — et que je n'avais pas eu le courage d'aller voir ceux qui avaient perdu. Alors j'y suis allé. J'ai traversé une mer grise et froide vers une île de brume, et je suis arrivé, pour la première fois de tout mon voyage, non pas à une naissance mais à un enterrement.

Terre-Neuve. Un banc de mer immense au large des côtes, et sur ces côtes, des centaines de petits ports de pêche accrochés au rocher, des maisons de bois peintes de couleurs vives pour rompre la grisaille. Cette mer-là, il faut que vous compreniez ce qu'elle fut. Pendant cinq cents ans, elle a été l'endroit le plus poissonneux de la planète. La morue y foisonnait à un point que les premiers navigateurs n'osaient pas le décrire de peur qu'on les traite de menteurs : on disait qu'il suffisait de descendre un panier lesté et de le remonter plein, que les bancs de morue ralentissaient les navires. Pendant cinq siècles, cette mer a nourri l'Europe, fait vivre des peuples entiers, bâti ces villages. Elle semblait ce que rien n'est jamais : inépuisable.

Je marche sur le quai, et je sens tout de suite que quelque chose ne va pas. Les bateaux sont là, mais amarrés, immobiles, alignés comme à un mouillage sans fin. Les hangars sont fermés. Des hommes traînent, comme les mineurs de ma vallée, avec ce même air d'avoir perdu non pas un revenu mais une raison d'être. Nous sommes en 1992, et l'on vient d'annoncer l'impensable : la pêche est interdite. La morue, l'inépuisable morue des cinq cents ans, a disparu. Il en reste, dans toute cette mer géante, à peu près un centième de ce qu'il y avait. Un centième. En un seul jour, trente mille personnes ont perdu leur travail — le plus grand licenciement de l'histoire du pays. La mer s'est tue.

Je veux comprendre comment on tue une mer qui a nourri le monde pendant un demi-millénaire, et ce que je découvre me glace, parce que c'est l'exact contraire, point par point, de tout ce que j'avais admiré sur mon alpage suisse.

Là-haut, sur la montagne commune, il y avait une frontière : on savait qui avait droit au pré. Ici, la mer est ouverte à tous les vents, et pendant des décennies des flottes venues du monde entier y sont venues racler le fond. Là-haut, on voyait tout : la vache de trop ne passait pas inaperçue. Ici, tout se passe sous l'eau, dans le noir, invisible — on ne voit pas un banc s'épuiser, on ne compte pas ce qu'on ne voit pas. Là-haut, une règle sage : ne pas mener plus de bêtes qu'on ne peut en nourrir l'hiver. Ici, des navires-usines capables de capturer en une saison ce que cent barques prenaient en un siècle — une technique qui a couru bien plus vite que toute règle. Et là-haut, ceux qui faisaient les règles étaient ceux qui les subissaient. Ici, la règle se décidait loin, dans des bureaux, sous la pression de tous ceux — pêcheurs, patrons, politiques — qui avaient besoin, cette année, du poisson de cette année.

Car voilà le cœur du poison, et c'est mon tout premier voyage qui me le souffle. Les savants, année après année, s'inquiétaient : les prises faiblissaient, les poissons rapetissaient, quelque chose se creusait. Mais réduire les quotas, c'était supprimer des emplois tout de suite, pour un bénéfice — des morues futures — lointain et incertain. Trente mille familles maintenant, contre un peut-être plus tard. Et chaque année, le maintenant l'a emporté sur le plus tard. On a choisi les chiffres rassurants, on a fait taire les inquiets, on a gardé les quotas hauts. C'était le taux d'actualisation de Wörgl, mais retourné en arme mortelle : le futur pesait si peu qu'on l'a mangé jusqu'au dernier. On n'a pas tué la morue par méchanceté. On l'a tuée en préférant, chaque année raisonnablement, aujourd'hui à demain — jusqu'à ce qu'il n'y ait plus de demain du tout.

Et puis il y a la chose que je n'avais jamais rencontrée dans aucun de mes mondes, et qui me fait le plus peur. J'attendais, en bon élève de mes propres leçons, que la morue revienne. On a arrêté de pêcher, non ? Le pré, quand on le laisse, reverdit ; la terre noire, quand on la nourrit, s'enrichit. J'ai attendu, dans mon récit, une, deux, dix années. La morue n'est pas revenue. Pas après cinq ans, pas après vingt. La mer, débarrassée de ses grands prédateurs, s'est réorganisée autour d'autre chose — de la crevette, du crabe — en un nouvel ordre qui, à son tour, se défend et interdit à la morue de reprendre sa place. Un équilibre neuf s'est refermé sur l'ancien comme une trappe. Ce n'était pas une porte qu'on pouvait rouvrir en la repoussant. C'était une porte qui ne s'ouvre que dans un sens.

Alors je m'assois sur le quai, dans le froid, mes sept reliques dans la poche, et je fais ce que je suis venu faire : je les retourne contre cette tombe, et je regarde où elles saignent.

Ma cinquième pièce — les communs se gouvernent — n'est pas fausse : elle est rare. Elle avait tenu sur un alpage de quelques dizaines de familles qui se voyaient ; elle a volé en éclats sur une mer que nul ne pouvait borner ni surveiller, convoitée par des flottes trop nombreuses et des techniques trop puissantes. Ma belle démonstration que « la tragédie n'est pas fatale » se tenait au chevet des petits communs bien clos — et voici le grand commun, ouvert, où la tragédie, elle, n'a pas été un mythe. Ma sixième pièce — les marchands de temps — a joué ici aussi, sauf qu'il n'y avait même pas besoin d'une industrie du mensonge : il a suffi de la peur ordinaire de perdre son emploi cette année pour que tout un peuple fasse taire ses propres savants. Et ma septième pièce, la justice, se retourne en piège atroce : c'est le soin qu'on avait des pêcheurs, le refus de leur couper les vivres tout de suite, qui a maintenu les quotas trop hauts — et détruit leur gagne-pain pour toujours. En voulant épargner les perdants à court terme, on les a condamnés à long terme. La tension que je n'avais pas su dénouer au chapitre du mineur — la vitesse contre la justice — n'était pas une nuance de philosophe. C'est elle qui a vidé la mer.

Mais la vraie blessure, celle qu'aucune de mes sept pièces ne couvre, est ailleurs, et je dois la nommer, même si elle défait une part de mon optimisme. Toute ma machine repose, au fond, sur une bascule : au chapitre de la coutume des mille ans, j'avais chanté les points de bascule, ces seuils qu'une minorité résolue franchit pour entraîner tout le monde vers le mieux. Or voici son jumeau noir. Les seuils écologiques basculent, eux aussi — mais dans l'autre sens, vers le pire, et souvent sans retour. La bascule sociale, on peut la refaire, la corriger, revenir en arrière : une coutume abolie peut, en théorie, renaître. La bascule écologique, non. La morue franchie, la morue ne revient pas. Et le pire : ce seuil-là est invisible. On ne le voit pas approcher. La mer paraît pleine jusqu'au jour où elle est vide. Il n'y a pas de panneau d'avertissement au bord du gouffre — on le connaît seulement à la chute. Mon premier voyage m'avait appris que le temps était un réglage. Cette mer m'apprend qu'il est aussi, parfois, une porte à sens unique — et que contre l'irréversible, tous mes beaux réglages ne valent rien si l'on agit trop tard.

Je reste longtemps, honteux presque, parce que j'étais venu chercher où ma machine casse, et que je l'ai trouvé, et que ça fait mal. Voici la vérité que je remporte, et elle est sombre : savoir la réponse ne suffit pas. Il y avait, dans cette histoire, une science, des savants, un gouvernement élu, des quotas, une gestion — presque tout ce dont je rêvais. Et cela s'est effondré quand même, parce que le court terme a plié la connaissance, parce que le seuil était invisible, parce que la chute était sans retour. Le visiteur de la vieille maison avait raison de m'envoyer ici : mes preuves d'existence étaient des vivants triomphants ; il fallait que je m'asseye, enfin, au bord d'un mort.

Que sauver, alors ? Non pas une consolation — je m'interdis les consolations faciles au bord de cette tombe. Une correction, dure, que j'ajoute au carnet. Ma machine, jusqu'ici, disait où aller et comment y aller. Il lui manquait de dire ce qu'il ne faut jamais franchir. Il lui manquait un mur. Contre les seuils invisibles et sans retour, il ne suffit pas de rebrancher les moteurs pour qu'ils tirent dans le bon sens : il faut poser des limites dures, des lignes qu'aucun calcul de court terme n'a le droit de franchir, et traiter le doute non comme une excuse pour attendre — « rien n'est prouvé » — mais comme une raison de se retenir. Car là où l'erreur est réversible, on peut apprendre en se trompant ; là où elle ne l'est pas, se tromper une seule fois suffit à tout perdre. La prudence n'est pas de la timidité : c'est la seule sagesse devant une porte à sens unique.

C'est la neuvième pièce, et c'est la plus grave que j'aie ramassée : les seuils écologiques sont le jumeau noir des bascules sociales — invisibles jusqu'à ce qu'on les franchisse, et souvent irréversibles ; savoir la réponse, avoir même la science et les institutions, ne suffit pas si le court terme plie la connaissance ; il faut donc, en plus de rebrancher les moteurs, poser des murs que nul calcul n'a le droit de franchir, et faire du doute une raison de prudence, non d'attente.

Je range la pièce sans joie. Mes huit reliques précédentes brillaient d'espoir ; celle-ci est froide comme le quai. Et pourtant je ne repars pas vaincu — seulement dégrisé. Car une question, plus âpre encore, se lève de cette mer morte. Ici, personne n'avait vraiment voulu sauver la morue et échoué ; on avait surtout laissé faire, chacun tirant sa part. Mais que se passe-t-il quand des gens, cette fois, voient le danger, veulent vraiment agir, s'organisent, s'élancent — et se font quand même écraser ? Ma huitième pièce, ma fière réponse au visiteur — la spirale de l'intérêt propre qui fait grandir le camp neuf jusqu'à ce qu'il l'emporte — tient-elle vraiment face au pouvoir, ou n'est-ce qu'un vœu ? Mon prochain cimetière ne sera pas celui d'une mer qu'on a laissé mourir. Ce sera celui d'un peuple qui a essayé, lucidement, de tout changer — et qu'on a dévoré.

Une dernière fois, je regarde la mer des cinq cents ans. Elle est calme, grise, magnifique et vide. Sous cette surface tranquille, il n'y a plus les bancs qui ralentissaient les navires — il y a le silence, et un nouvel ordre qui a pris la place et n'en bougera pas. Quelque part, dans un port fermé, une fenêtre est clouée de planches. J'y lis, sans qu'il soit écrit, l'avertissement le plus clair de tout mon voyage : il est des choses qu'on ne perd qu'une fois.

Ancrages (le réel derrière le récit)

Les faits d'un côté, ce que j'en tire de l'autre.

  • L'effondrement de la morue du Nord (Grand Banc de Terre-Neuve) : pêchée depuis l'arrivée de Jean Cabot (1497), elle s'effondre à ~1 % de sa biomasse historique ; le Canada décrète un moratoire le 2 juillet 1992, jetant d'un coup ~30 000 personnes au chômage — le plus grand licenciement de l'histoire canadienne. Épigraphe : mot réel du ministre John Crosbie face aux pêcheurs.
  • Les causes : surpêche par chalutiers-usines (dès les années 1960), quotas (TAC) maintenus trop hauts malgré les avertissements scientifiques, sous pression politique et sociale ; évaluations optimistes privilégiées. Voir A. C. Finlayson, Fishing for Truth (1994) ; Jeffrey Hutchings sur l'effondrement, la non-récupération et la politisation de la science ; Ransom Myers & Boris Worm, Nature (2003), sur le déclin de 90 % des grands poissons ; Mark Kurlansky, Cod (1997).
  • L'irréversibilité (le point le plus important) : après le moratoire, la morue n'est pas revenue avant des décennies ; l'écosystème a basculé vers un autre état stable (crevette, crabe) qui résiste au retour de la morue — un changement de régime avec hystérésis (Marten Scheffer, Critical Transitions, 2009).
  • Le jumeau noir des bascules sociales : les points de bascule écologiques et climatiques peuvent être abrupts et irréversiblesLenton et al. sur les tipping points du système climatique (2008, 2019) ; les limites planétaires comme seuils à ne pas franchir (Rockström et al., 2009). Symétrie exacte, et inverse, avec le chapitre IV (Centola, Otto).
  • Le lien au temps (chap. I) : préférer chaque année l'emploi présent au poisson futur, c'est le taux d'actualisation appliqué jusqu'à l'extinction — le futur pesé si peu qu'on le mange.
  • Garde-fou d'honnêteté : ce cas confirme certaines pièces (l'anti-Törbel : sans frontière ni surveillance, la tragédie n'est pas un mythe) mais surtout les blesse : savoir, avoir la science et un État élu n'a pas suffi. Pas de leçon triomphale ici. La seule à faible échelle qui tienne : des pêcheries petites, bornées, co-gérées (façon Ostrom) ont, elles, évité l'effondrement — le contraste reste instructif, sans consoler.

Ce que ça apporte au modèle. Première mise à l'épreuve par l'échec, et elle impose une pièce manquante : le mur. Rebrancher les moteurs (rendre le propre profitable, désirable, juste) ne suffit pas face à des seuils invisibles et irréversibles ; il faut y adjoindre des limites dures (type limites planétaires) qu'aucun calcul de court terme n'a le droit de franchir, et une règle de prudence qui fait du doute une raison de se retenir, non d'attendre — car là où l'erreur est sans retour, se tromper une fois suffit à tout perdre. Et la tension vitesse vs justice (chap. VII) n'est pas théorique : ici, épargner les perdants à court terme les a condamnés à long terme. Prochain cimetière : non plus une mer qu'on a laissé mourir, mais un peuple qui a voulu changer et s'est fait dévorer — pour éprouver la « spirale de l'intérêt propre » (chap. VIII) contre le pouvoir nu.