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Chapitre XII

Le soleil le plus cher du monde

« La pauvreté est le plus grand des pollueurs. »
Indira Gandhi, Conférence de Stockholm, 1972

Du chantier français, tiède et gris, je suis passé d'un coup dans la fournaise. Un pays immense, jeune, débordant, où l'on construit partout, où la foule est un océan, où le siècle qui vient prend déjà toute la place. C'est ici, je le savais avant d'arriver, que se jouera l'essentiel du carbone du monde — non dans les vieux pays repus, mais dans ces terres énormes et pauvres qui montent, et qui vont, dans les décennies à venir, décider si l'humanité tient ou franchit le seuil. Mon objectif tout entier — que le propre devienne moins cher que le sale — allait passer ici son examen le plus dur. Je ne savais pas encore qu'il l'avait déjà, à moitié, réussi.

La première chose que je rencontre, c'est le soleil. Mais un soleil que je n'avais vu nulle part ailleurs — un soleil à double visage. D'un côté, il tue : la chaleur, ici, devient chaque année plus meurtrière, des vagues brûlantes où l'air lui-même semble vouloir la peau des hommes, et ce sont les plus pauvres, ceux qui travaillent dehors, qui tombent. Ce pays est déjà une victime du climat, avant d'en être un grand coupable. Et de l'autre côté, ce même soleil est la plus grande richesse inexploitée de la planète : une pluie d'énergie gratuite qui tombe, jour après jour, sur des terres immenses. Le bourreau et le trésor, dans le même rayon.

Et là, je fais la découverte qui me soulève le cœur de joie, parce qu'elle est la victoire dont j'avais rêvé depuis la première page. Ici, dans ce pays inondé de soleil, construire une centrale solaire neuve coûte déjà moins cher que construire une centrale à charbon neuve. Moins cher. Le kilowattheure propre, sous ce ciel, bat le kilowattheure sale à son propre jeu, celui du prix. L'objectif de tout mon projet — faire que décarboner soit la bonne affaire, non le sacrifice — n'est pas ici une utopie à venir : sur ce front, il est déjà réalisé. Le propre a gagné la course au moins cher. J'ai voulu crier ma joie au visiteur de la vieille maison : tu vois, ce n'était pas un rêve !

Puis j'ai regardé autour de moi, et j'ai vu qu'on continuait de construire du charbon.

Beaucoup de charbon. Alors la joie est retombée, et j'ai fait ce que je suis venu faire : chercher pourquoi, quand le propre est moins cher, on choisit quand même le sale. Car si l'objectif était vraiment gagné, cela n'arriverait pas. Il devait me manquer quelque chose. Il me manquait, en vérité, presque toutes mes autres pièces à la fois — et l'une d'elles, surtout, qui referme tout mon livre en boucle.

La première raison, la plus profonde, m'a ramené tout droit à mon premier voyage. Le soleil est gratuit, oui, mais capter le soleil coûte cher d'avance : il faut bâtir les panneaux, tout payer au début, pour ne récolter qu'ensuite, pendant vingt ans, une énergie presque gratuite. Le charbon, c'est l'inverse : peu à bâtir, mais payer sans cesse le combustible. Et bâtir d'avance, cela veut dire emprunter. Or l'argent, ici, coûte deux à trois fois plus cher qu'au Nord. Non parce que le soleil serait moins bon — il est le meilleur du monde — mais parce que ceux qui prêtent jugent le pays risqué et exigent un intérêt élevé. Et voici le coup de poignard : quand on ajoute au soleil le plus généreux du monde le prix de l'argent le plus cher du monde pour le bâtir, le soleil devient, au bout du compte, l'énergie la plus chère du monde. Le même panneau, qui produit à Berlin une électricité bon marché, produit ici une électricité hors de prix — non à cause du soleil, mais à cause de l'intérêt.

Je me suis assis, sonné, parce que je venais de reconnaître, sous ce ciel brûlant, le visage de la neige de Wörgl. Mon tout premier monde m'avait appris que le taux d'intérêt est le prix du temps — le taux de change entre demain et aujourd'hui. Je l'avais vu déprécier l'avenir. Et voici qu'à l'autre bout de mon voyage, ce même prix du temps, trop élevé, empêche le monde de cueillir son soleil. Un taux d'intérêt élevé, c'est un futur qui pèse peu — donc un investissement qui rapporte demain, comme un champ solaire, qui vaut peu aujourd'hui. Le coût du capital n'est pas un détail de banquier : c'est la clé de tout. Tout mon livre, depuis le premier chapitre, tournait sans le savoir autour de ce seul gond. Le prix du temps, appliqué au soleil du Sud.

Mais je me suis promis de ne jamais mentir, même pour tenir une belle boucle. Le coût du capital n'explique pas tout, et je dois poser les autres raisons, dont certaines ne sont pas des excuses mais de vrais murs. Le soleil se couche, et la nuit, il faut bien de l'électricité ; le charbon, lui, brûle à toute heure, docile. Tant que stocker le soleil coûte cher, le charbon offre une chose que le solaire seul ne donne pas encore : du courant garanti à minuit. C'est le mur de la mer morte qui revient — une limite physique, réelle, qu'aucun beau discours ne dissout. Et il y a les hommes : des millions vivent du charbon, une entreprise d'État colossale, des chemins de fer dont le charbon paie les rails. Fermer les mines, ici, ce serait mille vallées de mineurs d'un coup — ma septième pièce, la justice, mais à une échelle vertigineuse. Et il y a la fierté, enfin, que je comprends mieux que toute autre : pourquoi ce pays accepterait-il de dépendre de panneaux importés, de finance étrangère, de leçons venues de ceux-là mêmes qui ont brûlé sans compter pour devenir riches, et qui viennent maintenant lui dire de ne pas gravir l'échelle qu'ils ont montée ? « La pauvreté est le plus grand des pollueurs », disait une voix d'ici, il y a longtemps. On ne demande pas à qui a faim de sauver le climat en restant pauvre.

Alors, que dit ma machine à ce pays-soleil, une fois toutes les pièces sur la table ? Elle dit une chose, une seule, plus forte que toutes les autres, et qui est aussi le point où mon objectif et ma justice se rejoignent enfin en un seul geste : abaisser le prix de l'argent. Le levier le plus puissant du monde pour le climat n'est ni une taxe, ni une interdiction, ni un sermon : c'est de rendre le capital bon marché là où le soleil est gratuit. Par des garanties qui absorbent le risque, par une finance partagée où le Nord ne donne pas l'aumône mais porte le risque que le marché surévalue, par tout ce qui fait tomber l'intérêt de trois fois trop cher à raisonnable. Faites cela, et le soleil le plus cher du monde redevient d'un coup le moins cher — et il se bâtit tout seul, par intérêt, sans qu'on ait à supplier personne. C'est la justice du chapitre du mineur, mais retournée en efficacité pure : dé-risquer le Sud n'est pas de la charité, c'est ouvrir la plus grande centrale solaire de la planète. Et c'est le vrai devoir du Nord — non de faire la leçon, mais de payer le prix du temps qu'il a rendu si cher.

Et bien sûr, il faut le reste avec : investir dans le stockage et les réseaux pour vaincre le mur de la nuit ; une transition juste pour les mineurs, à leur mesure ; et respecter la souveraineté, en aidant le pays à fabriquer son soleil plutôt qu'à dépendre du soleil des autres. Mais tout commence par le prix de l'argent. Retirez ce seul verrou, et le siècle bascule du bon côté.

Je dois, en associé loyal de la vérité, poser les ombres, car elles sont à la hauteur de l'espoir. Dé-risquer à cette échelle est colossal, et le Nord a un cimetière de promesses financières derrière lui : les sommes annoncées pour le Sud arrivent en retard, ou sous forme de prêts qui alourdissent la dette au lieu de l'alléger. Porter le risque d'autrui a ses propres poisons — on peut socialiser les pertes et privatiser les gains. Le stockage à l'échelle d'un continent est un chantier titanesque, à peine commencé. Et la faim d'énergie de ces pays est si grande qu'elle pourrait, un temps, courir plus vite que le solaire qu'on bâtit. Rien n'est joué. Mais qu'au moins on nomme la vérité crue : si ces pays brûlent leur charbon faute qu'on leur ait rendu le capital abordable, ce ne sera pas leur faute d'avoir voulu vivre mieux. Ce sera la nôtre de ne pas avoir payé le prix du temps.

C'est ma douzième note, et c'est le verdict de l'objectif lui-même : sur le front de la production, l'objectif est déjà gagné — le soleil est moins cher que le charbon ; le combat a donc quitté le prix de l'énergie pour se déplacer vers le prix de l'argent, le mur de la nuit et la justice des mineurs ; et la clé maîtresse, celle qui commande tout, est le coût du capital — le prix du temps de mon premier monde, dû au Sud comme la justice de mon septième. Wörgl, la terre noire, le mineur, le soleil : tout mon voyage tenait, sans que je le sache, dans ce seul fil — le prix du temps, et à qui on le fait payer.

Je range la note, et je regarde le soleil se coucher sur ce pays immense, cette heure exacte où le charbon reprend la main faute d'un moyen de garder la lumière du jour. Deux mondes vivants, maintenant, dans mon carnet : un pays riche au courant déjà propre, qui pèse trop peu ; un pays pauvre au soleil déjà moins cher, qu'un intérêt trop élevé empêche de cueillir. Entre les deux, le même verrou, le même prix du temps. Et il me reste un dernier visage du présent à affronter, le plus retors de tous — celui que j'ai gardé pour la fin parce qu'il me fait peur. J'ai vu le pays qui consomme et le pays qui monte. Reste le pays qui est le fossile : ces nations dont le sol même est fait de pétrole, dont toute la richesse, l'État, la puissance, sortent du derrick — et à qui ma machine doit prouver qu'elle offre autre chose qu'un suicide. Car si je ne trouve pas, pour eux aussi, un chemin qui ne soit pas leur ruine, alors ils se battront jusqu'au bout pour que le monde brûle. Mon prochain monde sera le repaire du dragon.

Le soleil, en tombant, embrase un instant tout l'horizon — gratuit, immense, et pour l'heure encore à moitié perdu, faute qu'on ait su en payer la cueillette. Il y a quelque chose d'obscène à voir tant de richesse tomber du ciel sur des gens à qui l'on refuse l'argent pour la ramasser. Toute l'injustice du monde, et toute sa solution, tiennent dans ce crépuscule.

Ancrages (le réel derrière le récit)

Chapitre du présent : faits d'aujourd'hui d'un côté, ce que j'en tire de l'autre.

  • Là où se joue le carbone du siècle : la croissance de la demande d'énergie se concentre dans les grands pays émergents, l'Inde au premier chef (pays le plus peuplé du monde) et l'Afrique — pas dans les pays riches (source : AIE, World Energy Outlook).
  • L'objectif à demi gagné : en Inde, le solaire neuf est déjà moins cher que le charbon neuf au kilowattheure (tarifs solaires parmi les plus bas du monde, ~2-3 c$/kWh) — IRENA, BNEF, AIE. Le propre a gagné la course au coût de production.
  • Pourquoi on brûle quand même du charbon :
    • Le coût du capital (le point central) : le solaire est intensif en capital (tout payé d'avance) ; or le capital coûte 2 à 3 fois plus cher dans les économies en développement, ce qui gonfle le coût final de l'électricité solaire — AIE, Cost of Capital Observatory ; cf. note 12 du projet. C'est le prix du temps du chapitre I (le taux d'intérêt = taux de change demain/aujourd'hui).
    • Le mur de la nuit : l'intermittence solaire exige du stockage et des réseaux encore coûteux ; le charbon fournit un courant pilotable — contrainte physique réelle.
    • Le verrou social : millions d'emplois du charbon, entreprise d'État (Coal India), chemins de fer cross-subventionnés par le fret de charbon → carbon lock-in (Unruh) et justice de la transition à très grande échelle (chap. VII).
    • La souveraineté et la justice : émissions par habitant de l'Inde bien inférieures à la moyenne mondiale ; faible responsabilité historique ; méfiance envers la dépendance aux panneaux et à la finance importés. Épigraphe : Indira Gandhi, Stockholm 1972.
  • Le levier maître : abaisser le coût du capital par le dé-risquage (garanties, finance mixte, couverture du risque de change, capital de premier risque) — la justice comme efficacité, pas comme aumône. Dispositifs réels et imparfaits : Just Energy Transition Partnerships (Afrique du Sud 2021, Indonésie, Vietnam — surtout des prêts, souvent en retard) ; promesse des 100 Md$/an longtemps non tenue ; besoin estimé ~2 400 Md$/an (rapport Songwe-Stern-Bhattacharya).
  • Garde-fous : le dé-risquage a ses poisons (socialiser les pertes, privatiser les gains) ; le stockage à l'échelle continentale reste à bâtir ; la demande peut courir plus vite que le solaire. Mais la vérité crue : si le Sud brûle son charbon faute de capital abordable, la faute revient à qui n'a pas payé le prix du temps.

Ce que ça apporte au modèle. Verdict de l'objectif sur le front décisif : il est déjà gagné au niveau du coût de production (solaire < charbon). Le combat s'est donc déplacé du prix de l'énergie vers le prix de l'argent (coût du capital), le mur de la nuit (stockage/réseaux) et la justice (mineurs, souveraineté). Clé maîtresse : le coût du capital pour le Sud — où convergent le chapitre I (le prix du temps) et le chapitre VII (la justice comme dé-risquage). À intégrer en priorité au modèle, au-dessus même du prix du carbone pour ces pays. Prochain monde vivant : les pétro-États — les nations qui sont le fossile —, ultime test : la machine peut-elle leur offrir un chemin qui ne soit pas un suicide ?