Le trésor du dragon
« L'âge de pierre n'a pas pris fin faute de pierres, et l'âge du pétrole finira bien avant que le monde manque de pétrole. »— Cheikh Ahmed Zaki Yamani, ministre saoudien du Pétrole
Je l'avais gardé pour la fin, ce monde-là, parce qu'il me faisait peur. J'avais parcouru le pays qui consomme, le pays qui monte ; il me restait le pays qui est le fossile. Ceux dont le sol même est fait de pétrole, dont l'État, l'armée, les écoles, le pain des citoyens sortent du derrick. Si l'incumbent du chapitre six était une industrie, et le pouvoir du chapitre dix une armée, voici l'incumbent fait nation : un pays entier dont la richesse dépend de ce que le monde continue de brûler. Je m'attendais à trouver le grand méchant de toute mon histoire, le dragon assis sur son or, crachant le feu sur quiconque parle de transition. J'entrais dans son repaire en tremblant un peu.
Et la première chose que j'y ai apprise, c'est qu'il n'y a pas un dragon. Il y en a plusieurs, et ils ne se ressemblent pas.
Mais d'abord, il faut comprendre la malédiction commune, celle qui pèse sur eux tous, et qui est d'une cruauté mathématique. Leur trésor est fini — non parce que le pétrole va manquer, mais parce que le monde va cesser d'en vouloir. « L'âge de pierre n'a pas fini faute de pierres », m'a soufflé une voix d'ici, sage et amère ; l'âge du pétrole finira bien avant que le pétrole s'épuise. Le jour où le monde se décarbone vraiment, l'or noir encore sous leur sol devient invendable : de la richesse qui, d'un coup, ne vaut plus rien. Un trésor qui se change en poussière à l'instant où les autres n'en veulent plus. Voilà pourquoi le pétro-État est le plus dur de tous mes cas : son intérêt n'est pas seulement mal branché, comme celui du consommateur ou du pays qui monte — il est frontalement opposé au climat. Chaque pas du monde vers le propre est, pour lui, un pas vers la ruine.
Et cette malédiction a un venin que je n'avais pas vu venir, et qui m'a glacé. Si tu sais que ton or va bientôt ne plus rien valoir, que fais-tu ? Tu te dépêches de le vendre. Vite. Tout. Avant qu'il ne soit trop tard. Menacer un pétro-État de décarbonation, ce peut donc être l'inciter à pomper plus fort, tout de suite, pour encaisser tant qu'il est temps. Le remède accélère parfois le mal. Le dragon, se sentant condamné, ne garde pas son or : il le brûle plus vite.
C'est ici que je découvre que les dragons ne se valent pas, et que leur différence est toute la question.
Il y a le dragon sage, au grand Nord. Un petit pays qui a trouvé, sous sa mer froide, un océan de pétrole — et qui, au lieu de le dilapider comme tant d'autres, a fait une chose rare : il a épargné. Il a versé la manne dans un immense fonds, le plus grand trésor souverain du monde, en se disant que le pétrole appartenait aussi aux générations qui ne sont pas nées. Je reconnais, émerveillé, le geste exact de mon tout premier voyage retourné en sagesse : là où Wörgl faisait fondre l'argent pour l'arracher au présent, ce pays-ci a mis son or de côté pour le donner au futur — le contraire de la malédiction, le contraire du dragon qui pompe. Et pourtant, ce dragon sage a une hypocrisie qui me trouble : chez lui, il roule à l'électricité propre, il se donne en exemple ; mais il continue de vendre au monde le pétrole que les autres brûleront. Il a délocalisé sa fumée, comme le pays-chantier, mais à l'envers : il exporte le carbone au lieu de l'importer. Il est vertueux à la maison et pourvoyeur de poison au-dehors. Je ne peux pourtant pas tout à fait le condamner — car s'il vend, c'est que nous achetons. Le dragon ne se nourrit que parce que nous avons faim.
Il y a le dragon qui mue, au désert brûlant. Celui-là a compris la malédiction et tente le pari le plus audacieux : se servir de son or noir, tant qu'il vaut encore, pour s'acheter un autre avenir. Il sait qu'il ne sera peut-être pas le dernier à pomper, mais il veut être le moins cher — le dernier baril, celui qu'on achète encore quand tous les autres sont trop chers. Et surtout, il regarde son ciel : sur son sable tombe le soleil le plus généreux et le plus constant de la planète. Le même soleil qui, en Inde, coûtait trop cher faute d'argent, lui, il a l'argent pour le cueillir à pleines mains. Alors il rêve de transmuter : vendre demain de l'énergie propre, de l'hydrogène, du soleil embouteillé, là où il vendait hier du fossile. Le dragon qui change son or en lumière. C'est le rêve de mon objectif fait par le plus improbable des rêveurs — et je ne sais pas encore s'il y parviendra, car changer un pays bâti pour le pétrole est peut-être aussi dur que changer sa nature.
Et il y a, enfin, les dragons acculés, et ce sont eux qui me font le plus peur. Ceux qui n'ont pas épargné, pas de soleil, pas de fonds, pas de plan — rien que le pétrole, un peuple qui n'a que lui pour vivre, et des dirigeants dont tout le pouvoir en dépend. Ceux-là ne peuvent pas muer : ils n'ont ni le temps, ni l'argent, ni les institutions pour le faire. Pour eux, la transition n'est pas un défi, c'est une condamnation à mort. Et il y a pire encore : le dragon qui a fait de son fossile une arme — qui coupe le gaz à ses voisins pour les faire plier, qui finance sa guerre avec ce que le monde lui paie pour se chauffer. À celui-là, ma machine n'a presque rien à offrir, et c'est terrifiant. Car j'ai compris, dans ce repaire, la vérité la plus dangereuse de tout mon voyage : le dragon le plus destructeur n'est pas le plus vorace. C'est l'acculé. Une bête qui a encore beaucoup à perdre peut être raisonnée, achetée, détournée. Une bête qui n'a plus rien à perdre se bat jusqu'à tout brûler avec elle. Un pétro-État sans issue est la plus puissante force au monde contre le climat, parce que le sabotage devient sa seule survie.
Alors que dit ma machine, une fois que j'ai regardé tous ces dragons en face ? Elle dit une chose qui va me coûter, parce qu'elle heurte le sens de la justice, et je vais devoir l'assumer. La réconciliation est possible pour le pétro-État — mais à une seule condition : transmuter à temps. Changer le trésor fini et condamné (le pétrole sous le sol) en capital permanent et en énergie propre (un fonds pour les générations, le soleil du désert, l'hydrogène) pendant que l'or vaut encore quelque chose. C'est mon deuxième voyage qui revient : faire d'un actif qui s'épuise un actif qui dure — la terre noire, mais à l'échelle d'une nation. Le dragon ne survit pas en gardant son or ; il survit en le changeant, à temps, en autre chose qui ne se périme pas.
Mais — et voici ce qui me coûte — cela n'est possible que pour les dragons qui ont encore de la richesse, du temps et de bonnes institutions. Le sage et le muant peuvent s'en sortir. L'acculé, non. Et si le monde veut vraiment se décarboner sans provoquer les guerres du désespoir, il devra faire une chose qui révolte l'équité : offrir une sortie même aux dragons. Non par tendresse pour eux — ils ne la méritent souvent pas — mais par froid calcul de survie collective, parce qu'un pétro-État acculé fera plus de mal au climat, par sabotage et par guerre, que par ses seules émissions. La justice du chapitre sept, qui voulait qu'on n'abandonne pas le mineur, se répète ici à l'échelle la plus dérangeante : il faut peut-être aider à s'en sortir ceux-là mêmes qui ont le plus pollué, parce qu'un ennemi sans issue est plus dangereux qu'un rival qu'on laisse vivre. Je n'aime pas cette conclusion. Mais je me suis juré de ne pas mentir, et mentir serait de dire qu'on peut se passer d'elle.
Je pose donc les ombres, elles sont épaisses. La mue des dragons échoue le plus souvent : l'argent facile du pétrole engourdit, corrompt, rend incapable de tout le reste — c'est la vieille malédiction, le trésor qui rend infirme celui qui le possède. Les fonds souverains sages sont l'exception, pas la règle. Les paris du désert peuvent s'effondrer. Le venin du remède — pomper plus vite quand on se sent condamné — est réel, et complique toute pression. Et « offrir une sortie au pollueur » est politiquement odieux, presque intenable, un cadeau à ceux qui ont menti pendant des décennies. Rien ici n'est propre. Mais je répète la seule chose dont je suis sûr : un dragon qu'on accule sans issue ne se rend pas — il incendie.
C'est ma treizième note, et c'est la plus âpre du carnet : le pétro-État est l'incumbent fait nation ; son intérêt est frontalement opposé au climat (son trésor vaut zéro dans un monde décarboné, ce qui l'incite même à pomper plus vite). La machine ne le réconcilie qu'à une condition — transmuter à temps l'or fini en capital durable et en énergie propre —, possible pour les riches et bien gouvernés, impossible pour les acculés. Or le dragon le plus dangereux est l'acculé : une transition mondiale doit donc offrir une sortie même aux pétro-États, non par justice, mais parce qu'une bête sans issue brûle tout avec elle.
Je range la note, et je regarde le soleil se lever sur le désert d'un dragon — cette lumière gratuite et démesurée qui pourrait, si tout se passait bien, remplacer un jour l'or noir dans ses coffres. Trois mondes vivants, à présent, dans mon carnet : celui qui consomme, celui qui monte, celui qui est le fossile. Et je m'aperçois qu'un même fil les traverse tous les trois, un fil que je n'ai cessé de croiser depuis Wörgl sans jamais l'attraper tout à fait. En France, ce qui manquait, c'était l'argent pour rénover. En Inde, l'argent pour cueillir le soleil. Ici, l'argent du dragon qui doit se transmuter avant qu'il ne soit trop tard. Toujours l'argent — sa quantité, son prix, sa direction. Derrière chaque pays, chaque dragon, chaque mineur, il y a un fleuve invisible qui décide de tout : le fleuve du capital, l'argent du monde, qui coule vers ce qui rapporte et fuit ce qui fait peur. Je l'ai vu partout et je ne suis jamais entré dans sa source.
C'est là que je dois aller, maintenant. Pas dans un pays de plus, mais au-dessus d'eux tous, dans le lieu sans drapeau où l'on décide du prix de l'argent et de la direction du fleuve : les banques centrales, les marchés, les grands coffres du monde. Le vrai souverain n'est peut-être aucun de ces États. C'est ce qui les tient tous : la finance. Mon dernier grand voyage sera dans le temple de l'argent — pour voir si le fleuve qui commande à tous les autres peut, lui aussi, être détourné vers le soleil.
Le soleil, justement, achève de se lever sur le sable. Il tombe, gratuit, sur le toit d'un palais bâti avec le pétrole. Tout le drame du siècle est dans cette image : la plus vieille richesse et la plus neuve, l'or qui condamne et la lumière qui sauve, posées côte à côte sur le même royaume — et un dragon, au milieu, qui doit choisir, avant que son trésor ne se change en cendre, lequel des deux il veut être.
Ancrages (le réel derrière le récit)
Les faits d'un côté, ce que j'en tire de l'autre.
- La malédiction des ressources (le « paradoxe de l'abondance ») : la rente pétrolière tend à affaiblir les institutions, la démocratie et le reste de l'économie — Terry Lynn Karl, The Paradox of Plenty (1997) ; Michael Ross, The Oil Curse (2012) ; la formule « excrément du diable » est de Juan Pablo Pérez Alfonzo, cofondateur de l'OPEP.
- Le trésor condamné (actifs échoués) : pour tenir les objectifs climatiques, l'essentiel des réserves fossiles doit rester sous terre → la richesse des pétro-États est surévaluée (« unburnable carbon », Carbon Tracker, 2011 ; notion de carbon bubble / stranded assets). Épigraphe de Yamani : l'âge du pétrole finira avant le pétrole.
- Le venin du remède (paradoxe vert) : une politique climatique anticipée peut accélérer l'extraction (vendre avant l'échéance) — Hans-Werner Sinn, The Green Paradox (2012).
- Le dragon sage : la Norvège a placé sa manne dans le Government Pension Fund Global (plus grand fonds souverain du monde, ~1 700 Md$), électricité domestique quasi décarbonée (hydro, forte part de VE) — mais reste un grand exportateur de pétrole/gaz (« paradoxe norvégien » : vertu à domicile, carbone exporté). Rappel : c'est notre demande qui l'alimente.
- Le dragon qui mue : Arabie saoudite (Vision 2030, fonds PIF, NEOM) et Émirats (Masdar, hôte de la COP28 en 2023 et de son texte de « transition hors des énergies fossiles ») misent sur le solaire (le moins cher au monde dans le Golfe) et l'hydrogène, avec la stratégie du « dernier baril » à bas coût. Paris réels, issue incertaine.
- Les dragons acculés : pétro-États sans épargne ni diversification (effondrement du Venezuela, pollution/pauvreté du delta du Niger) ; et la pétro-puissance qui fait du fossile une arme (gaz coupé, guerre financée par les exportations). Pour eux, la machine a peu à offrir — d'où le danger.
- Garde-fous : la diversification échoue le plus souvent (rente qui engourdit, « mal hollandais ») ; les fonds sages sont l'exception ; « offrir une sortie au pollueur » est politiquement odieux et pourtant peut-être nécessaire (tension non résolue). Et c'est notre demande qui fait vivre les dragons.
Ce que ça apporte au modèle. Cas limite de l'objectif : un acteur dont l'intérêt est frontalement opposé au climat. Réconciliation possible seulement par la transmutation à temps du trésor fossile en capital durable + énergie propre (fonds souverains, solaire/hydrogène) — faisable pour les pétro-États riches et bien gouvernés, pas pour les acculés. Conséquence stratégique à intégrer : une transition mondiale doit prévoir une sortie même pour les pétro-États (rachat/compensation d'actifs échoués, inclusion dans l'économie propre), non par justice mais parce qu'un acculé sabote (émissions + guerre) plus qu'il ne pollue. Et le fil commun des trois mondes vivants (France, Inde, pétro-États) est le même : le capital — son prix, sa quantité, sa direction. Prochain et dernier grand voyage : la finance mondiale (banques centrales, marchés) — peut-on détourner vers le soleil le fleuve qui commande à tous les autres ?