La ville où l'argent fondait
« Je crois que l'avenir apprendra davantage de l'esprit de Gesell que de celui de Marx. »— John Maynard Keynes, Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie (1936)
Pour mon premier voyage, je n'ai pas choisi une utopie. J'ai choisi une petite ville de montagne, un hiver, une histoire vraie que presque personne ne raconte plus.
Wörgl, Tyrol autrichien, décembre 1932. Il neige sur les toits pentus, et la neige est la seule chose qui tombe abondamment ici, car tout le reste — le travail, l'argent, l'espoir — s'est raréfié. La Grande Dépression a traversé les Alpes. Sur les quatre mille habitants, un sur trois n'a plus d'emploi. La cimenterie a débauché. Les hommes se tiennent aux carrefours, les mains au fond des poches, à regarder passer un temps qui ne mène nulle part.
Je pousse la porte d'une épicerie pour me réchauffer. Il y fait sombre. Une femme pose sur le comptoir trois pièces de cuivre, hésite, en reprend une. Le commerçant ne dit rien : il connaît ce geste, il le fait lui-même. Derrière lui, un registre où les colonnes de dettes sont plus longues que celles des ventes. Tout le monde, ici, garde ses quelques schillings serrés au fond d'un tiroir, parce que demain sera pire qu'aujourd'hui — et c'est précisément parce que chacun garde son argent que demain est pire. L'argent immobile ne fait vivre personne. La monnaie du pays est devenue une chose trop précieuse pour servir à ce à quoi sert la monnaie : circuler. La peur se mord la queue, et la ville, lentement, se pétrifie.
Le maire s'appelle Michael Unterguggenberger. Je monte le voir. C'est un ancien mécanicien de locomotive, un homme aux mains larges et au regard doux, autodidacte comme on l'était à cette époque : le soir, à la lampe, il a dévoré des livres que les gens sérieux méprisent. Sur sa table de travail, un volume corné d'un théoricien oublié — un marchand devenu penseur, du nom de Silvio Gesell. Gesell avait fait fortune, jeune, dans un commerce d'import à Buenos Aires, et il y avait vu de près comment les crises monétaires ruinent les honnêtes gens sans qu'ils y comprennent rien. De ce spectacle il avait tiré une question d'enfant, de celles qui font vaciller les adultes : pourquoi l'argent est-il la seule chose au monde qui ne pourrit pas ?
Le maire me la répète, cette question, en tisonnant le poêle, et je vois bien qu'elle l'habite.
Regardez, disait Gesell. Le pain rassit. Le fer rouille. Les tomates s'abîment, le lait tourne, les maisons réclament des toits neufs, et nous-mêmes, nous vieillissons. Tout ce qui est réel se dégrade avec le temps — sauf l'argent. L'argent, lui, non seulement se conserve, mais il grossit si on le laisse tranquille : c'est l'intérêt. Voilà l'asymétrie secrète du monde. Celui qui détient une marchandise est pressé de la vendre avant qu'elle ne s'abîme ; celui qui détient l'argent, lui, peut attendre tout son saoul, et faire payer son attente. Le vendeur a le temps contre lui ; l'acheteur a le temps pour lui. Alors, dans chaque échange, l'argent tient le manche. Le monde réel, périssable, se retrouve perpétuellement à genoux devant une chose impérissable. Et quand la peur s'en mêle, l'argent se retire tout entier du jeu — il se cache — et l'économie se fige, comme un torrent pris par le gel.
« Alors, me dit le maire avec un demi-sourire, nous allons faire une chose très simple. Nous allons rendre notre argent périssable, lui aussi. »
Et il fait ce que je n'avais jamais vu de mes yeux, ce pour quoi j'ai fait le voyage.
Il imprime une monnaie qui fond.
Ce sont des bons de travail, des Arbeitswertscheine. Ils ressemblent à des billets ordinaires, avec leurs guillochis et leur montant — sauf qu'au dos courent douze petites cases, une par mois. Pour qu'un billet reste valable, il faut, à chaque début de mois, y coller un timbre valant un pour cent de sa valeur, acheté à la mairie. Un pour cent : trois fois rien. Et pourtant tout est là. Car cela signifie que garder cet argent vous coûte. Le laisser dormir dans un tiroir, c'est le regarder maigrir, mois après mois. Un schilling de Wörgl n'est plus un petit trésor qu'on thésaurise — c'est une braise qu'on se dépêche de passer à la main suivante avant qu'elle ne refroidisse entre vos doigts.
Alors je suis un billet. Je le suis, un matin, comme on suit quelqu'un dans la rue.
Il commence dans la paie d'un cantonnier fraîchement réembauché pour repaver la Bahnhofstrasse. À midi, le cantonnier ne le garde pas : il file l'échanger contre du pain et du lard chez l'épicière — la même qui, l'autre jour, reprenait une pièce sur le comptoir. Elle non plus ne le garde pas : le soir même, elle règle sa facture au meunier, qui la doit depuis des semaines. Le meunier, ce billet, il ne le glisse pas sous son matelas — il paie le charpentier venu réparer son toit. Et le charpentier, cas extraordinaire que je n'avais jamais vu nulle part, s'en va régler ses impôts communaux en avance, parce que garder l'argent lui coûte et que la mairie, elle, est trop heureuse d'encaisser une monnaie qu'elle relancera aussitôt dans un nouveau chantier. Le même billet, en un seul mois, passe entre dix, quinze mains. Là où le schilling national dormait, celui de Wörgl court, et en courant, il tisse.
Et j'ai vu ce que ça produit sur une ville entière. C'est stupéfiant.
Elle se remet à respirer à un rythme que ses voisines, restées à la monnaie ordinaire, ont oublié. On repave les rues. On draine, on canalise, on bâtit un réservoir, des logements, un pont, jusqu'à un tremplin de saut à ski. Des hommes qui traînaient aux carrefours ont de nouveau un salaire, et ce salaire, ils le dépensent le jour même, ce qui redonne du travail à d'autres, qui le dépensent à leur tour. En un peu plus d'un an, alors que le chômage explose partout ailleurs en Autriche, à Wörgl il recule. Les journaux s'en emparent : le « miracle de Wörgl ». Des maires de deux cents communes écrivent pour savoir comment faire. Un économiste célèbre, l'Américain Irving Fisher, traverse l'Atlantique pour venir voir de ses yeux ces petits billets qui refusent de dormir, et il en tirera un livre. On vient de toute l'Europe photographier une ville qui, en pleine Dépression, a l'air d'un chantier joyeux.
Je marche dans ces rues fraîchement repavées, le soir tombe, les fenêtres s'allument une à une, et je sens sous mes pieds quelque chose de bien plus vertigineux qu'une astuce anticrise. Ce n'est pas seulement une ville qu'on a sauvée. C'est une flèche du temps qu'on a retournée.
Notre argent à nous — le vrai, celui de la maison des évidences — récompense l'attente. Un euro aujourd'hui vaut plus qu'un euro demain, parce qu'aujourd'hui il peut être prêté, placé, et rapporter. C'est si évident qu'on ne le questionne jamais. Mais arrêtons-nous une seconde sur ce que cette petite phrase fait à notre regard sur l'avenir. Si le futur vaut mécaniquement moins que le présent, et cela chaque année, alors la décote se compose, année après année, comme l'intérêt en sens inverse. Un dommage de mille milliards attendu dans cinquante ans, ramené à aujourd'hui à un taux de banquier ordinaire, ne pèse plus qu'une petite fraction de lui-même. Un monde plus chaud d'un degré en 2070 ? Ramené à la valeur d'aujourd'hui, presque rien.
Ce n'est pas du cynisme. C'est de l'arithmétique — et c'est bien ce qui la rend redoutable, car elle a l'innocence d'un calcul. La même règle qui fait grossir l'argent immobile fait rétrécir le futur. Le taux d'intérêt n'est pas qu'un chiffre de banquier : c'est le taux de change entre demain et aujourd'hui, et il est réglé, chez nous, pour que demain ne pèse presque rien dans la balance. Nos comptables appellent cela « actualiser ». J'ai fini par comprendre que le mot cache une décision morale déguisée en évidence technique : de combien avons-nous le droit de faire maigrir l'avenir pour qu'il tienne dans les calculs du présent ? Deux économistes peuvent regarder exactement le même réchauffement et conclure, l'un qu'il faut tout changer maintenant, l'autre qu'il vaut mieux attendre — et toute leur querelle tient dans le choix de ce seul chiffre.
À Wörgl, sans le formuler ainsi, ils avaient tourné le bouton dans l'autre sens. Une monnaie qui fond ne récompense plus celui qui attend ; elle récompense celui qui fait, qui répare, qui investit, qui met en mouvement. Le futur cesse d'être une décote et redevient une direction. Et là, dans la nuit tyrolienne, une pensée m'a saisi que je n'ai plus lâchée : et si c'était là, tout au fond, la racine la plus profonde du divorce entre notre économie et le climat ? Nous avons bâti une civilisation dont la monnaie même déprécie l'avenir — puis nous nous étonnons, sincèrement, qu'elle rechigne à sacrifier un profit présent, tangible, immédiat, pour un climat futur, diffus, lointain. Nous cherchons le coupable partout — l'égoïsme, l'aveuglement, les lobbys — et il est peut-être là, humble et énorme, imprimé au dos de chaque billet : garde-moi, je grossirai ; le reste peut attendre.
Je voudrais m'arrêter là, sur ce beau vertige. Mais je me suis promis, en quittant la maison des évidences, de ne jamais mentir, même en voyage — surtout quand le rêve est séduisant. Alors je reste à Wörgl jusqu'au bout de l'histoire, y compris la fin, qui n'est pas belle.
Le bout, c'est l'été 1933. Le miracle fait trop de bruit ; deux cents communes veulent le copier ; on parle de l'étendre à des villes entières. C'est trop. La Banque nationale d'Autriche, qui détient le monopole de battre monnaie, voit dans ces petits billets timbrés une menace à son pouvoir même, et porte l'affaire devant les tribunaux. En septembre, l'interdiction tombe. Un gendarme vient signifier au maire que ses bons n'ont plus cours. Les timbres cessent d'être vendus. En quelques mois, la monnaie de Wörgl s'éteint, le chômage remonte, les carrefours se repeuplent d'hommes aux mains dans les poches. Le miracle n'a pas échoué : il a été éteint par décret — non parce qu'il ne marchait pas, mais, on peut le soupçonner, parce qu'il marchait trop bien pour qui n'en tenait pas les cordons. J'ai appris, ce jour-là, une chose que je remporterai dans chaque monde que je visiterai : une idée peut être juste et perdre, parce que la justesse et le pouvoir ne logent pas toujours à la même adresse.
Et il y a une seconde vérité, plus gênante encore, que l'honnêteté m'oblige à poser — car le maire lui-même, si je l'avais interrogé, l'aurait reconnue. Une monnaie qui fond, tant qu'elle reste enfermée dans une petite vallée, tient bon. Mais qu'on la lâche sur un pays entier, et une porte de sortie s'ouvre aussitôt : les gens fuiraient vers ce qui ne fond pas — l'or, la devise du voisin, la pierre, une créance, n'importe quel refuge où mettre la valeur à l'abri du temps. On ne supprime pas d'un timbre le vieux désir humain de se soustraire à l'usure. Wörgl a réussi parce que c'était petit et clos. À grande échelle, la braise trouverait toujours un tiroir où se cacher. Ce que j'ai vu n'est donc pas une maison où l'on pourrait emménager. C'est une lucarne — étroite, mais par laquelle passe une lumière que je n'oublierai jamais.
Car par cette lucarne, j'ai aperçu la première pièce de ce que je suis venu chercher. Je la note dans le carnet que j'emporterai de monde en monde, et où chaque voyage laissera une trouvaille, une seule, éprouvée : le sens de notre rapport au temps est un réglage, pas une fatalité. On tient pour une loi de la nature que l'argent doive grossir au repos, et le futur valoir moins que le présent. Ce n'en est pas une. Des gens ordinaires, dans une ville enneigée, ont prouvé qu'on pouvait inverser ce réglage — et que l'économie, loin de s'effondrer, s'était remise à courir, et à construire. Si le rapport au temps se règle, alors il peut être réglé pour le climat.
Mais comment, sans commettre l'erreur de Wörgl ? Voilà la question que je referme dans mon carnet, et qui va me tenir éveillé jusqu'au prochain monde. Le maire avait fait fondre l'argent — et l'argent, trop mobile, savait fuir. Mais qu'arriverait-il si l'on faisait fondre non pas l'argent, mais la bonne chose ? Si l'on s'arrangeait pour que ce soit le capital fossile qui se déprécie mois après mois, comme un billet non timbré — un puits de pétrole, une chaudière à charbon, dont la valeur maigrirait à vue d'œil — tandis que le capital qui régénère (une forêt, un sol vivant, un réseau propre), lui, prendrait de la valeur en vieillissant, comme un grand vin ? Le fossile ne pourrait pas fuir le temps : il est lourd, planté dans le sol, impossible à cacher dans un tiroir suisse. Ce qui a perdu Wörgl deviendrait, appliqué au carbone, sa force. Wörgl a posé la démurrage sur la monnaie. Et si l'on devait la poser sur le carbone ?
Je n'ai pas encore la réponse. Je sais seulement que je la chercherai. Je quitte la ville par la route neuve, avant que les timbres ne cessent, mon carnet sous le bras et une pièce de plus dedans. La neige tombe toujours sur les toits de Wörgl. Et pour la première fois, elle ne me paraît plus triste : c'est juste une chose qui, elle aussi, sait fondre — en son temps, comme tout ce qui est vivant, et comme, peut-être un jour, l'argent lui-même.
Ancrages (le réel derrière le récit)
Cette histoire est vraie ; les faits sont sourcés, et je distingue ce qui est établi de ce que j'en tire.
- L'expérience de Wörgl (Tyrol, juillet 1932 – septembre 1933) : monnaie locale à démurrage de 1 %/mois (les Arbeitswertscheine), lancée par le maire Michael Unterguggenberger ; forte accélération de la circulation, travaux publics, baisse locale du chômage à contre-courant de l'Autriche, puis interdiction par la Banque nationale d'Autriche en 1933. Fait historique documenté (voir aussi les études contemporaines).
- La théorie de la « monnaie franche » : Silvio Gesell, L'Ordre économique naturel (Die natürliche Wirtschaftsordnung, 1916) — l'argent devrait « rouiller » comme les biens réels pour cesser d'être thésaurisé.
- La caution de Keynes : dans la Théorie générale (1936, ch. 23), Keynes qualifie Gesell de « prophète injustement négligé » et juge l'idée de démurrage théoriquement fondée — d'où l'épigraphe.
- L'étude de terrain : l'économiste américain Irving Fisher, Stamp Scrip (1933), a analysé Wörgl et les monnaies à timbre.
- Le lien avec le climat — le taux d'actualisation : la controverse entre le Stern Review (2006, taux très bas → le futur pèse lourd, il faut agir maintenant) et W. Nordhaus (taux plus élevé → le futur pèse peu) montre que le prix qu'on donne aujourd'hui aux dommages futurs dépend d'un réglage discutable, pas d'une vérité. Le biais de présent (actualisation hyperbolique, D. Laibson, 1997) le confirme côté psychologie.
- Ce n'est pas de la science-fiction : des taux d'intérêt négatifs ont réellement existé (BCE dès 2014, Banque nationale suisse, Danemark, Japon jusqu'en 2022) — une démurrage de fait sur la monnaie de banque centrale.
Ce que ça apporte au modèle. Le divorce économie/climat a une racine dans nos institutions du temps : notre monnaie récompense l'attente et déprécie l'avenir (c'est l'un des quatre ressorts du diagnostic — l'horizon temporel). Wörgl prouve que le sens de ce réglage est un choix. On ne recopiera pas une monnaie fondante (elle fuit vers les refuges), mais on en retient un principe de conception à tester dans la partie « chiffres » : déplacer la démurrage de la monnaie vers le carbone — faire se déprécier les actifs fossiles (logique des stranded assets) et s'apprécier les actifs régénérateurs — pour que, enfin, l'intérêt bien compris et le long terme regardent dans la même direction.