Chapitre III — la richesse de donner
Troisième chapitre du Livre de Kairos. J'aborde la côte Nord-Ouest du Pacifique et j'assiste à un potlatch : un chef y devient grand non en accumulant, mais en donnant tout. Le même moteur que le nôtre — le statut, le désir d'être quelqu'un — mais branché sur l'autre borne. La leçon vise le cœur de l'objectif : on ne réconciliera pas l'intérêt et le climat par le sacrifice, mais on peut rendre la régénération désirable. Ancrages réels : Mauss, Veblen, l'interdiction du potlatch (1885-1951), et la science de la conspicuous conservation (Griskevicius 2010, effet Prius, solaire par contagion).
Alignement : L'objectif interdit le registre du renoncement. Le statut est le moteur humain le plus puissant et le moins cher ; ce qu'il récompense est une convention réécrivable — donc on peut faire avancer le climat par désir, pas contre lui.
Le Livre de Kairos continue. Après le temps (Wörgl) et le carbone-capital (la terre noire d'Amazonie), mon carnet posait la question : comment décidons-nous de ce qui a de la valeur ?
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Côte Nord-Ouest du Pacifique. On m'annonce « l'homme le plus riche de la côte » ; je m'attends à un trésor gardé. Je trouve un chef en train de tout donner — des montagnes de couvertures, des canots, des coffres de graisse — devant des villages entiers venus par la mer. Et plus il se dépouille, plus il devient grand. C'est un potlatch : ici, la richesse ne se mesure pas à ce qu'on garde, mais à ce qu'on fait passer par ses mains.
Le vertige : c'est le même moteur que le nôtre — le statut, le besoin d'être quelqu'un, ce feu qui nous fait acheter la voiture plus grosse que celle du voisin — mais branché sur l'autre borne. Chez nous, être grand, c'est avoir. Ici, c'est donner. Or ce que le statut récompense n'est pas gravé dans la nature humaine : c'est une convention. Et une convention se réécrit. Voilà le pont que je cherche depuis l'Ouverture : non pas « décarboner malgré l'envie », mais « décarboner par envie » — rendre le bas-carbone désirable, admirable, prestigieux.
Rien d'inventé : Mauss (Essai sur le don), Veblen (la consommation ostentatoire), et une science moderne bien réelle — on « devient vert pour être vu » (Griskevicius 2010), l'effet Prius, les panneaux solaires qui se propagent entre voisins. Avec les ombres, que je ne cache pas : le statut peut aussi déclencher une escalade (Robert Frank) et se contenter du signe plutôt que de la substance (verdissement de façade). Et — troublant écho de Wörgl — le potlatch a été interdit par la loi (1885-1951) : encore une chose qui marchait, éteinte par ceux qui tenaient les cordons.
Ma troisième pièce de carnet : le statut est notre moteur le plus puissant et le moins cher, et ce qu'il récompense se décide. Les trois pièces commencent à former une machine. Reste l'inquiétude qui me pousse au monde suivant : Wörgl interdit, le potlatch interdit — une bonne idée peut être éteinte. Alors comment une nouvelle valeur, une fois née, bascule-t-elle en norme de tous, assez vite pour qu'on ne puisse plus l'interdire ?