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Chapitre III

La richesse de donner

« Refuser de donner, négliger d'inviter, comme refuser d'accepter, équivaut à déclarer la guerre. »
Marcel Mauss, Essai sur le don (1925)

De la moiteur verte de l'Amazonie, j'ai basculé dans une lumière grise et mouillée. Le froid, de nouveau — mais un froid d'océan, salé, chargé de pluie et de résine. La terre noire s'est refroidie dans ma paume ; je l'ai serrée une dernière fois, puis j'ai relevé les yeux sur un autre monde.

Côte Nord-Ouest du Pacifique, entre la forêt de cèdres et la mer. Des maisons longues de bois sombre, alignées face à l'eau. Devant elles, dressés vers le ciel de plomb, de grands poteaux sculptés où s'empilent des visages d'animaux et d'ancêtres. Des canots effilés glissent sur une mer grosse de saumons. Il pleut sans cesse, et pourtant tout ici respire l'abondance : des claies entières de poisson qui fume, des coffres de graisse, des couvertures pliées en piles hautes comme des hommes. On m'avait dit, avant d'arriver, que je verrais bientôt l'homme le plus riche de la côte. Fort de mes deux premières leçons, je m'attendais à un trésor — un entrepôt verrouillé, une réserve gardée, un tas de choses mises à l'abri du temps.

Je n'ai rien vu de tel. J'ai vu un homme en train de tout donner.

C'est une grande fête d'hiver, ce que ces gens nomment — le mot me viendra plus tard — un potlatch. Le chef a convié des villages entiers ; ils sont arrivés par la mer, des jours durant, en canots pavoisés. On chante, on danse des masques qui s'ouvrent en deux pour révéler un autre visage à l'intérieur, on raconte les lignées. Et au cœur de tout cela, il y a le don. Non pas un cadeau poli, un présent d'hôte : un déluge. Le chef fait sortir de ses maisons tout ce qu'il a patiemment amassé — des montagnes de couvertures, des canots entiers, des coffres d'huile de poisson précieuse, des vivres à n'en plus finir — et il le distribue. À pleines brassées. À tous ses invités, selon leur rang, jusqu'à ce que ses réserves soient vides.

Je crois d'abord à un désastre, à une ruine, à quelque folie. Puis je regarde son visage, et les visages autour de lui, et je comprends que c'est l'exact inverse. À mesure que ses coffres se vident, sa grandeur, elle, monte. Chaque couverture donnée, chaque canot offert, chaque coffre de graisse versé, l'élève d'un cran aux yeux de tous. Les invités ne sont pas de simples bénéficiaires : ils sont des témoins. Par ce qu'ils reçoivent, ils attestent — et devront raconter partout — la puissance de celui qui a pu tant se dépouiller. Sa richesse ne se mesure pas à ce qu'il garde. Elle se mesure à ce qu'il fait passer par ses mains.

Et voilà le troisième vertige de mon voyage, aussi fort que les deux premiers, et qui les éclaire.

À Wörgl, on faisait circuler l'argent en le rendant périssable. Ici, on fait circuler la richesse par le désir même d'être grand — et la circulation est la grandeur. En Amazonie, on léguait un sol à ses descendants ; ici, on distribue à ses contemporains ; mais dans les deux cas, le prestige va à celui qui donne au-delà de lui-même, jamais à celui qui entasse pour lui seul. Là-bas, la maison des évidences m'avait appris que l'homme est un accumulateur, qu'il veut posséder, garder, croître — et que c'est là sa nature, immuable. Et sous cette pluie de cèdre, je regarde des êtres humains, exactement aussi humains que nous, chez qui le sommet du désir n'est pas de posséder le plus, mais de donner le plus. Le même moteur — l'envie d'être quelqu'un, la soif de rang, de regard, de réputation — branché sur l'autre borne.

Car c'est bien le même moteur. J'y insiste, parce que c'est la pièce que je suis venu chercher. Ce qui pousse le chef à vider ses coffres, ce n'est pas une bonté surhumaine, une sainteté que nous n'aurions pas. C'est le statut. Le besoin d'être reconnu, d'être grand aux yeux des siens — ce ressort universel, brûlant, inépuisable, qui chez nous fait acheter la voiture plus grosse que celle du voisin, la montre inutile, la maison trop vaste. Le moteur le plus puissant de l'espèce, et de très loin le moins cher : il ne consomme rien que du regard. Nous l'avons branché sur la consommation — être grand, chez nous, c'est avoir et montrer qu'on a. Eux l'avaient branché sur le don — être grand, ici, c'est donner et montrer qu'on a pu s'en défaire. Le même feu, orienté vers un autre foyer.

Et là, je sens quelque chose bouger dans mon carnet, une pièce qui vient s'emboîter dans les deux autres avec un déclic presque audible. Depuis l'Ouverture, je cherche comment réconcilier notre intérêt et le climat sans exiger le sacrifice — sans demander aux gens de renoncer, ce qu'ils ne feront jamais durablement. Or voici, sous mes yeux, la preuve vivante qu'on peut vouloir de tout son être une chose qui coûte — se dépouiller de ses richesses — pourvu qu'elle rapporte du statut. Le sacrifice n'en est plus un dès l'instant qu'il rend grand. Et ce que le statut récompense n'est pas gravé dans la nature : c'est une convention. Une histoire qu'une culture se raconte sur ce qui rend admirable. Et une histoire, on peut la réécrire.

Imaginez seulement. Nous dépensons déjà des fortunes pour le rang — c'est peut-être notre premier poste de dépense caché, le carburant secret de la surconsommation. Si la chose admirable, demain, cessait d'être la grosse cylindrée et la villa climatisée, et devenait le toit couvert de panneaux, la maison qui ne brûle rien, la générosité envers le commun, le carbone qu'on a rendu à la terre plutôt qu'au ciel — alors le plus violent des moteurs humains, celui qu'aucune taxe ne dompte, se mettrait à tirer dans le bon sens, tout seul, par pur désir. Non plus « décarboner malgré l'envie », mais « décarboner par envie ». C'est exactement le pont que je cherche depuis le premier jour : faire que le désir et le climat regardent enfin dans la même direction.

Je voudrais m'arrêter là, ébloui. Mais mon serment tient toujours : ne jamais mentir, surtout quand le rêve est beau. Et ce monde-ci, comme les autres, a ses ombres, que je dois nommer.

D'abord, ce feu du statut brûle dans les deux sens. Le potlatch n'était pas que douceur et partage : c'était aussi une rivalité féroce, une joute où l'on cherchait à écraser l'adversaire sous plus grand que lui, où l'on brûlait parfois de l'huile précieuse dans le foyer, où l'on brisait les plaques de cuivre les plus rares — la plus haute valeur — pour humilier un rival incapable d'en faire autant. La course au rang peut donc détruire autant que donner. Et j'en tire une mise en garde pour mon modèle : mal orienté, ce même moteur produit exactement notre maladie — l'escalade sans fin, la surenchère, où chacun consume plus pour ne pas être dépassé. Le statut est un feu ; tout dépend de ce qu'on lui donne à brûler. Le brancher sur le climat n'est une bénédiction que si l'on récompense la substance (moins d'émissions réelles) et non le signe (l'apparence de vertu) — sans quoi l'on n'aura fait qu'inventer une nouvelle vanité, un verdissement de façade aussi creux que la villa qu'il remplace.

Ensuite — et ici un frisson de déjà-vu me traverse — ce monde aussi a été interdit. Des gouvernements venus d'ailleurs ont jugé le potlatch scandaleux, « anti-économique », contraire à l'idée qu'ils se faisaient du progrès : comment tolérer des gens qui se grandissent en se ruinant, au lieu d'épargner et d'accumuler comme il faut ? On l'a proscrit par la loi pendant près de deux générations. Les masques ont été confisqués, les cuivres saisis, les cérémonies poussées dans la clandestinité. Une fois de plus — comme les billets de Wörgl éteints par la banque centrale — une manière de faire qui fonctionnait a été abolie par ceux qui tenaient les cordons, non parce qu'elle échouait, mais parce qu'elle contredisait leur ordre. Je commence à reconnaître ce motif dans chacun de mes voyages, et il m'inquiète : les idées qui pourraient nous sauver ne meurent pas toujours de leur faiblesse. Souvent, elles meurent d'être interdites. (Je note aussi, pour être juste, que ce monde-là n'a pas disparu : le potlatch a survécu en secret, et se pratique encore aujourd'hui. Ce n'est pas une relique que je pille pour ma démonstration — c'est une culture vivante, à qui j'emprunte une lumière, non un mode d'emploi.)

Reste la troisième pièce, que je glisse enfin près des deux autres : le statut est le moteur le plus puissant et le moins cher de l'humanité, et ce qu'il récompense n'est qu'une convention — donc on peut décider que donner et régénérer rendent plus grand que posséder et consumer.

Et je les regarde, à présent, mes trois pièces, alignées dans le carnet, et je vois qu'elles forment déjà l'ébauche d'une même machine. Le temps est un réglage (Wörgl) : donnons du poids au futur. Le carbone gardé peut être un capital qui s'apprécie (la terre noire) : faisons de sa conservation une richesse. La valeur et le statut sont des conventions (le festin) : faisons du climat une affaire de désir et de grandeur, pas de renoncement. Trois leviers qui, chacun, ne demandent pas de changer la nature humaine — seulement de changer ce sur quoi elle est branchée.

Mais une inquiétude, née sous cette pluie, me pousse déjà vers le prochain monde. Wörgl interdit. Le potlatch interdit. Une bonne idée peut être juste, belle, féconde — et se faire éteindre. Alors ma prochaine question n'est plus quelle nouvelle valeur inventer, mais celle-ci, plus rude : une fois qu'une nouvelle manière de voir est née dans quelques cœurs, comment se répand-elle jusqu'à devenir la norme de tous — assez vite, assez fort, pour qu'on ne puisse plus l'interdire ? Comment bascule une société entière ?

Je remonte dans un canot qu'on m'offre sans que je l'aie demandé — car ici, refuser un don serait se déclarer ennemi. Derrière moi, les foyers du potlatch rougeoient sous la pluie, et je repense au feu lent de la terre noire, à la braise qu'on se passait de main en main à Wörgl. Toujours du feu. Peut-être qu'au fond, depuis le début, je cherche seulement à quel foyer nous voulons, nous, tendre nos mains — et comment faire pour que la flamme prenne.

Ancrages (le réel derrière le récit)

Ce monde est réel et vivant ; je sépare les faits de ce que j'en tire, et j'emprunte avec respect.

  • Le potlatch : cérémonie de don et de redistribution des peuples de la côte Nord-Ouest (Kwakwaka'wakw, Haïda, Tlingit, Salish…), où le rang et le prestige se confirment en donnant — parfois en détruisant — des richesses (couvertures, canots, huile d'eulakane, plaques de cuivre), devant des invités qui font office de témoins.
  • La théorie du don : Marcel Mauss, Essai sur le don (1925) — le don n'est pas gratuit mais crée obligation, alliance et hiérarchie ; d'où l'épigraphe. À rapprocher du kula des îles Trobriand décrit par Malinowski, Les Argonautes du Pacifique occidental (1922).
  • La consommation comme signal de statut : Thorstein Veblen, Théorie de la classe de loisir (1899) — la « consommation ostentatoire ». Notre potlatch à nous, en somme, mais branché sur l'accumulation.
  • L'interdiction : le potlatch a été proscrit par la loi au Canada de 1885 à 1951 (Acte des Sauvages / Indian Act) et découragé aux États-Unis ; pratiqué clandestinement, il a survécu et se perpétue aujourd'hui.
  • Ce n'est pas qu'une jolie idée — la science moderne le confirme : on peut « devenir vert pour être vu ». Griskevicius, Tybur & Van den Bergh, Going Green to Be Seen: Status, Reputation, and Conspicuous Conservation (Journal of Personality and Social Psychology, 2010) ; l'« effet Prius » (Sexton & Sexton, Conspicuous Conservation, 2014) ; la contagion sociale des panneaux solaires entre voisins (Bollinger & Gillingham, 2012). Le statut est un vrai levier climatique, mesurable.
  • Le garde-fou : le statut est positionnel et peut déclencher une escalade (course à qui consomme/donne le plus) — Robert H. Frank, Luxury Fever (1999) / The Darwin Economy (2011). D'où le risque de verdissement de façade si l'on récompense le signe plutôt que la substance (émissions réellement évitées).

Ce que ça apporte au modèle. L'objectif interdit le registre du sacrifice : on ne réconciliera pas l'intérêt et le climat en demandant aux gens de renoncer. Le potlatch prouve qu'un même moteur — le désir de statut — peut rendre désirable le fait de se dépouiller, dès lors que la culture le récompense. Principe à verser au modèle : réorienter le statut vers la régénération (rendre visible et admirable le bas-carbone : solaire, sobriété, don au commun), pour que la décarbonation avance par désir et non contre lui. Condition dure, comme aux chapitres précédents : récompenser la substance mesurée, jamais l'apparence — sinon on fabrique une vanité de plus. Prochain monde : une fois cette valeur née, comment bascule-t-elle en norme de tous — la question des points de bascule sociaux.