Le mineur et le monde
« On ne peut pas mettre sur le même plan les émissions de survie des pauvres et les émissions de luxe des riches. »— d'après Anil Agarwal & Sunita Narain, Global Warming in an Unequal World (1991)
J'avais promis d'y aller, et j'ai eu peur d'y aller, parce que je savais que ce monde-là ne me laisserait pas la conscience tranquille. J'ai suivi le charbon jusqu'à sa source, dans une vallée étroite où toute une ville était née d'un trou dans la terre. Et j'y suis arrivé le pire des jours : celui où l'on ferme la mine.
Il y a un chevalement au-dessus du puits — cette grande roue de fer qui, depuis un siècle, monte et descend les hommes et le charbon. Ce matin, la roue s'arrête. Elle ne tourne plus. Et dans ce silence neuf, toute la vallée retient son souffle. Je marche dans les rues en pente, entre les maisons de brique noircie, et je vois des visages à la fenêtre, des hommes en habits du dimanche un jour de semaine, qui ne savent plus quoi faire de leurs mains. La mine n'était pas qu'un salaire. C'était la fierté, l'ordre du monde, ce qui faisait qu'un père pouvait regarder son fils en face. Ferme le puits, et ce n'est pas un emploi qui s'éteint : c'est un sens.
Je m'assois avec l'un d'eux. Un mineur, la cinquantaine, les mains larges et le dos voûté, une toux qui traîne. Il ne conteste pas que le charbon soit un poison pour le ciel ; il l'a respiré dans ses propres poumons, il sait mieux que quiconque ce que brûler coûte. Mais il me pose la seule question qui compte, et je n'ai pas de réponse toute prête : « On me dit que le charbon, c'est fini, que c'est bien, que c'est le progrès. Peut-être. Mais moi, on me propose quoi ? De devenir, à cinquante ans, avec mon dos et ma toux, technicien dans une usine de panneaux qui n'existe pas dans ma vallée ? On ferme mon monde et on me dit merci. »
Et là, je vois quelque chose que ni la maison des évidences, ni même les rêveurs du climat ne regardent en face. Il y a un charbon dans la terre — celui qu'il arrachait — et il y a un charbon dans sa gorge : les mots qu'il ravale, l'humiliation, la colère. Or cette colère-là ne disparaît pas. Elle cherche un objet. Et le jour venu, quand on lui parlera d'écologie, de taxe, de transition, il entendra le mot de ceux qui ont fermé son monde en lui disant merci — et il votera contre, avec rage, pour n'importe qui promettant de rendre hier. J'ai déjà vu cela, ailleurs dans mes voyages : une taxe juste dans son principe, posée sans un mot pour ceux qu'elle frappait, et la révolte qui embrase un pays, gilets sur le dos. Le mineur abandonné n'est pas seulement une victime. Il devient, malgré lui, le meilleur soldat des marchands de temps du chapitre précédent. Une transition qui abandonne ses perdants fabrique ses propres ennemis.
Voilà ce qui me tombe dessus, dans cette vallée silencieuse, et qui change tout à ma machine. Je croyais la justice un ornement moral — une bonté qu'on ajoute, si l'on peut, une fois l'essentiel réglé. Je me trompais du tout au tout. La justice n'est pas un supplément d'âme. C'est une pièce du moteur. Sans elle, rien ne tourne : ni la bascule des foules (qui se retournent), ni le club des coopérants (qui se disloque), ni la puissance rivale (qui perd les siens). Une sortie injuste n'est pas seulement laide. Elle est perdante. La justice, ici, n'est pas la morale contre l'efficacité : elle est l'efficacité, à long terme.
Et le plus beau, c'est que la sortie juste existe — je l'ai vue, ailleurs, pour de vrai. Des vallées où l'on n'a pas fermé le puits d'un claquement de doigts, mais où l'on a étalé la sortie sur une génération, financé les retraites anticipées, reconverti patiemment, planté l'usine neuve là où mourait l'ancienne, pour que le fils du mineur ait quelque part où aller. J'ai vu un pays signer, avec les syndicats eux-mêmes, la fermeture de ses mines contre de vraies contreparties — formation, restauration des sites, investissement dans les régions — de sorte que les mineurs n'aient pas à choisir entre leur gagne-pain et le ciel de leurs enfants. Ce n'est ni simple, ni bon marché, ni parfait ; j'y reviendrai. Mais cela prouve une chose décisive : on peut faire sortir une région du charbon sans la jeter au désespoir. Et quand on le fait, non seulement c'est juste — mais la vallée ne bascule pas dans la rage, et la transition garde son camp entier. La justice paie deux fois.
Je pourrais m'arrêter là, dans cette vallée. Mais quelque chose me tire vers le haut, vers plus grand, car je sens que ce mineur n'est que le petit bout d'une injustice immense. Je lève les yeux de sa vallée vers le monde entier — et je vois le même homme, multiplié par milliards.
Car il y a, à l'échelle de la planète, un mineur géant : ce sont tous les peuples du Sud à qui l'on vient dire, aujourd'hui, le charbon c'est fini, le pétrole c'est fini, ne montez pas l'échelle des énergies fossiles. Sauf que cette échelle, le Nord l'a gravie tout entière, marche après marche, pendant deux siècles — c'est en brûlant sans compter qu'il est devenu riche, qu'il a bâti ses villes, soigné et instruit ses enfants. Le carbone qui chauffe aujourd'hui la Terre, ce n'est pas le Sud qui l'a mis dans l'air : il y est, en écrasante majorité, du fait de ceux qui sont déjà en haut de l'échelle. Un habitant des pays riches respire, chauffe, roule et vole en rejetant, chaque année, des dizaines de fois ce qu'émet un paysan du Sahel. Et voici le fait qui m'a le plus glacé : à l'échelle du monde, une petite minorité des plus riches est responsable de près de la moitié des émissions, tandis que la moitié la plus pauvre de l'humanité n'en produit qu'une miette. L'émission de survie de l'un — cuire son repas, s'éclairer — n'est pas l'émission de luxe de l'autre — le second jet privé, la quatrième voiture. Les mettre sur le même plan, leur demander le même « effort », serait la plus grande des injustices déguisée en équité.
Alors la question du mineur revient, mais énorme, planétaire : on ferme mon monde et on me dit merci ? Comment demander à un pays qui n'a presque rien émis, qui a un besoin criant de grandir — d'électricité, de routes, d'écoles — de renoncer au chemin le moins cher, celui-là même que nous avons emprunté pour devenir ce que nous sommes ? Et la réponse est la même qu'au fond de la vallée : on ne le peut pas, et si on l'exige quand même, on récolte non la coopération mais le ressentiment. Le Sud abandonné devient, lui aussi, à l'échelle du monde, le meilleur allié involontaire de l'immobilisme. Aucun club (souvenez-vous de la montagne commune) ne tient si la moitié des joueurs a été priée de se sacrifier pour un désordre qu'elle n'a pas causé.
Mais — et c'est ici que toute ma machine se remet à tourner, que tous mes chapitres se rejoignent enfin — la sortie juste, au niveau du monde, a exactement la forme de l'objectif que je poursuis depuis le premier jour. On ne demandera pas au Sud de sacrifier. On fera en sorte que le chemin propre soit, pour lui, le moins cher et le plus rapide — car c'est tout le sens de ce que je cherche : que décarboner ne soit plus un renoncement mais la meilleure affaire. Et là, une pièce très concrète, que j'avais entrevue ailleurs, s'emboîte : ce qui empêche le Sud de bâtir propre, ce n'est pas tant le prix des panneaux — ils sont devenus les moins chers du monde — c'est le prix de l'argent. Emprunter pour construire coûte, là-bas, deux à trois fois plus cher qu'au Nord, parce qu'on juge le risque plus grand. Abaissez ce coût du capital — par des garanties, de la finance partagée, une justice qui prend la forme non de l'aumône mais du dé-risquage — et le soleil du Sud, qui est le plus généreux de la planète, devient d'un coup la meilleure des affaires. La justice, ici encore, n'est pas contre l'efficacité : elle est la clé qui libère la plus grande réserve d'énergie propre du monde.
Je dois, en associé loyal de la vérité, poser les ombres, et elles sont nombreuses. La sortie juste coûte cher et va lentement, et je me méfie du mot « reconversion » qu'on prononce trop facilement : un mineur de cinquante ans ne devient pas, d'un stage, ingénieur solaire, et certaines vallées ne se relèvent jamais tout à fait. Au niveau du monde, les promesses des riches sont un cimetière : les grandes sommes annoncées pour aider le Sud sont arrivées en retard, ou jamais, et le fonds censé réparer les dégâts déjà subis est une goutte devant l'océan du besoin. Il y a même un péril inverse : que le Nord se serve du beau mot de « justice » pour se défausser, sous-traiter au Sud à la fois ses usines sales et sa mauvaise conscience. Et il y a une tension que je ne sais pas dénouer complètement — entre la vitesse que le climat exige et la justice qui demande du temps et des égards. Aller trop vite, c'est écraser des mineurs ; aller au rythme de chaque justice, c'est peut-être manquer le climat. Je n'ai pas la formule. Je sais seulement qu'on ne peut sacrifier ni l'une ni l'autre sans tout perdre, et qu'il faut naviguer entre les deux, à vue, sans jamais lâcher aucune des deux mains.
Reste la septième pièce, la plus grave, celle qui fait de mes autres trouvailles autre chose qu'un jeu d'esprit : une transition qui abandonne ses perdants — le mineur, le Sud — est injuste ET perdante, car elle fabrique ses propres ennemis ; la justice n'est donc pas un supplément d'âme mais une pièce du moteur : rendre à ceux qui paient (le dividende à la population, l'investissement dans les régions, l'abaissement du coût du capital pour le Sud) est la condition même pour que tout le reste tourne.
Je regarde, maintenant, les sept pièces alignées dans mon carnet, et un vertige me prend, mais d'une autre sorte. Régler le temps. Faire du carbone gardé un capital. Brancher le statut sur la régénération. Dévoiler la majorité et coordonner la minorité pour faire basculer. Lier les premiers en clubs. Vaincre les marchands de doute par une puissance rivale. Et rendre la sortie juste, sans quoi rien ne tourne. Sept pièces, ramassées dans sept mondes. Je crois que j'en ai assez. Assez pour cesser de collectionner et commencer, enfin, à construire — à étaler tout cela sur une table et voir si ces sept belles histoires forment une seule machine qui tienne debout, ou si je me suis simplement raconté, de monde en monde, sept contes réconfortants.
C'est l'épreuve que j'ai le plus repoussée, parce que c'est la plus périlleuse : rentrer, et me retourner contre mon propre rêve. Mais je me suis promis, en quittant la maison des évidences, de ne jamais mentir — et un rêve qu'on n'ose pas mettre à l'épreuve n'est qu'un mensonge qu'on se fait à soi-même. Alors mon prochain voyage ne sera pas vers un ailleurs. Il sera le retour. Et il sera le plus difficile de tous.
Le chevalement, derrière moi, dresse sa roue immobile sur le ciel gris. Cette roue tournait grâce à un charbon qui n'est rien d'autre, je le sais depuis mon deuxième voyage, que du carbone enfoui il y a des millions d'années par des forêts mortes — le contraire exact de la terre noire qu'un peuple sage bâtissait pour ses petits-enfants. Nous avons passé deux siècles à déterrer ce que d'autres avaient mis des âges à enfouir. Peut-être que tout mon livre, au fond, ne dit qu'une chose : il est temps de rapprendre à enfouir — le carbone, et la vieille idée qu'il faut, pour avancer, laisser quelqu'un derrière.
Ancrages (le réel derrière le récit)
Les faits d'un côté, ce que j'en tire de l'autre.
- La « transition juste » (just transition) : née dans le syndicalisme américain (Tony Mazzocchi, années 1990), reprise par l'OIT (Guidelines for a Just Transition, 2015) et le préambule de l'Accord de Paris — nul ne doit être sacrifié à la transition.
- Ce qu'une sortie brutale produit : la fermeture des mines britanniques après la grève de 1984-85 a laissé des communautés durablement dévastées ; dans les Appalaches, le déclin du charbon accompagne les « morts de désespoir » (opioïdes, alcool — Case & Deaton, 2015-2020). La colère sociale ainsi produite se retourne souvent contre l'écologie (écho des gilets jaunes, 2018 : une taxe carbone sans redistribution → révolte).
- Ce qu'une sortie juste peut être : le bassin de la Ruhr (Allemagne) — déclin du charbon étalé sur des décennies, avec reconversion et fonds structurels ; l'accord charbon espagnol de 2018 signé avec les syndicats (préretraites, formation, restauration des sites, investissement) ; le Fonds pour une transition juste de l'UE (2020+).
- La justice par le portefeuille : le dividende carbone (fee-and-dividend, James Hansen ; la taxe carbone canadienne reversée, où la majorité des ménages est gagnante) — taxer le carbone et rendre l'argent rend la mesure progressive et acceptable.
- L'inégalité carbone mondiale : responsabilité historique majoritairement au Nord (émissions cumulées) ; les 10 % les plus riches émettent près de la moitié du total, la moitié la plus pauvre ~12 % (Chancel & Piketty, World Inequality Report 2022 ; Chancel, Nature Sustainability, 2022). Distinction émissions de survie / de luxe : Agarwal & Narain, Global Warming in an Unequal World (1991) — d'où l'épigraphe.
- La justice entre nations : le Fonds pertes et préjudices (acté à la COP27, 2022 ; opérationnalisé COP28, 2023) ; la promesse (longtemps non tenue) de 100 Md$/an ; le besoin estimé à ~2 400 Md$/an pour les pays en développement (rapport Songwe-Stern-Bhattacharya). Levier décisif (cf. travaux antérieurs de Kairos, note 12) : abaisser le coût du capital au Sud (2-3× plus cher qu'au Nord) par garanties et finance partagée — la justice comme dé-risquage, non comme aumône.
- Garde-fous : la reconversion échoue souvent (un mineur de 50 ans ne devient pas ingénieur solaire) ; les promesses financières du Nord sont un cimetière ; risque que « justice » serve d'alibi ; tension réelle vitesse vs justice — non résolue.
Ce que ça apporte au modèle. La justice n'est pas une option morale ajoutée : c'est une condition structurelle de tout le reste (bascule, clubs, puissance rivale). Deux volets à intégrer : (1) au Nord, ne pas faire payer les plus faibles — dividende carbone (rendre l'argent) + transition territoriale (investir là où meurt l'ancienne industrie) ; (2) au Sud, transformer la justice en efficacité : rendre le chemin propre le moins cher, surtout en abaissant le coût du capital (le plus grand des leviers). C'est le point où l'objectif initial — décarboner sans sacrifice — et la justice se révèlent être la même chose. Prochain voyage : le retour — étaler les sept pièces et éprouver, sans complaisance, si elles forment une seule machine qui tient.