La montagne commune
« Un arrangement qui fonctionne dans la pratique peut fonctionner en théorie. »— Elinor Ostrom
Le caillou du premier pas me suivait, dans la chaussure et dans la tête, tandis que je montais. Car j'avais quitté la cour chinoise avec une belle mécanique et un aveu : une société peut basculer, oui — mais quelqu'un doit se délier avant les autres, et celui-là paie. Le premier troupeau qu'on retire du pré, la première usine qu'on ferme, le premier pays qui renonce à sa manne : pourquoi serais-je ce sot qui se prive quand tous les autres continuent de se servir ? Je montais vers les alpages pour comprendre comment on désarme cette peur — la plus vieille peur de la vie en commun.
Haute vallée des Alpes. L'air se fait mince et clair, il sent l'herbe froissée et l'étable. Des clochettes montent des pentes, égrenées, comme une pluie lente de sons. Des chalets de mélèze brunis par les siècles s'accrochent au versant, et là-haut, au-dessus de la limite des arbres, s'étale le pré commun : l'alpage où, chaque été, tout le village mène ses vaches paître ensemble sur une terre qui n'appartient à personne en propre — et à tous à la fois.
La maison des évidences m'avait prévenu, et sa leçon était célèbre, enseignée partout comme une loi d'airain. Une terre qui est à tous n'est à personne ; donc chacun y pousse son avantage, mène une bête de trop, puis deux, puisque le profit est pour lui seul et le dommage partagé entre tous ; et de proche en proche, inévitablement, le pré est surpâturé, rasé, ruiné. La tragédie des communs, disait-on : le destin fatal de tout ce qu'on ne clôt pas. Il n'y aurait, pour y échapper, que deux issues — la clôture (privatiser, découper le pré en parcelles) ou le fouet (un maître au-dessus, un seigneur, un État, qui contraigne). Je m'attendais donc à trouver là-haut soit des barbelés, soit un régisseur ; et à défaut, une lande pelée, mangée jusqu'à la roche.
Je n'ai trouvé ni l'un ni l'autre. J'ai trouvé un alpage gras, soigné, verdoyant, brouté avec mesure — et pas la moindre clôture, pas l'ombre d'un seigneur. Rien qu'un village qui, depuis sept cents ans, se gouverne lui-même.
Je passe des jours à comprendre comment, et chaque détail me ravit comme la solution d'une énigme qu'on m'avait jurée insoluble.
D'abord, une frontière. Le pré n'est pas ouvert à tout vent : seuls les gens du lieu, inscrits de longue date, ont le droit d'y mener leurs bêtes. On sait qui est dedans, qui est dehors. Ensuite, une règle, et une règle d'une simplicité de génie, gravée dans une charte vieille de plus de cinq siècles : nul ne peut envoyer à l'alpage plus de vaches qu'il n'en peut nourrir l'hiver dans sa propre étable. D'un trait, la porte au resquilleur se ferme : impossible d'engraisser gratis sur le dos de tous un troupeau qu'on ne pourrait entretenir seul. Puis, la surveillance : on paie un gardien pour compter les bêtes, et de toute façon, dans une vallée, tout se voit — la vache de trop du voisin ne passe pas inaperçue une matinée. Enfin, la sanction, mais graduée, douce d'abord : une petite amende pour le premier écart, plus lourde s'il récidive, car le but n'est pas de briser le fautif mais de le ramener. Et par-dessus tout cela, une assemblée — les mêmes qui suivent les règles sont ceux qui les font, se réunissent, les ajustent, tranchent les disputes. Les gouvernés et les gouvernants sont une seule et même main.
Et voilà comment le piège du premier se désarme, sous mes yeux, dans un pré de montagne. Si je restreins mon troupeau, ce n'est pas par sainteté, ni parce que je fais confiance à l'humanité en général. C'est parce que je vois que mon voisin restreint le sien ; parce que je sais que celui qui trichera sera vu et sanctionné ; parce que la règle vaut pour tous et que j'ai, moi, ma voix à l'assemblée. Je ne suis pas le sot qui se prive pendant que les autres se gavent : je suis un associé qui tient sa part d'un pacte que chacun tient aussi. La retenue cesse d'être un sacrifice solitaire pour devenir un contrat visible. On n'a pas eu besoin d'un Léviathan au-dessus, ni de tout découper en propriétés : il a suffi que les gens puissent se voir, se parler, et se donner des règles à eux-mêmes.
Je m'assois sur une borne de pierre, au bord du pré, et je mesure ce que je viens de démolir. La « tragédie des communs » n'est pas une loi de la nature. C'est ce qui arrive dans un cas très particulier : quand les gens sont des étrangers les uns aux autres, invisibles, muets, incapables de se parler, de se surveiller, de se sanctionner. Autrement dit, la tragédie n'est pas la condition du commun ; c'est la condition de l'anonymat. Donnez aux gens un visage, une voix, une frontière et des règles nées d'eux, et le pré, loin de se ruiner, se transmet, verdoyant, pendant sept siècles. Encore une évidence de la vieille maison qui s'effrite entre mes doigts : on m'avait vendu pour une fatalité ce qui n'était qu'un défaut d'agencement.
Et bien sûr, du haut de ma borne, je pense à l'autre pré. Le plus vaste de tous, celui que nous partageons tous sans exception, sans clôture possible et sans en avoir jamais tenu d'assemblée : le ciel. L'atmosphère est le dernier des communs, l'alpage du genre humain. Et notre drame est mot pour mot celui qu'on m'avait promis là-haut, sauf qu'il est vrai à l'échelle du ciel : chacun mène une bête de trop — une tonne de carbone de plus —, le profit est pour lui, le dommage pour tous, et personne ne veut être le premier à retirer son troupeau. La tragédie des communs, cette fois, n'est pas un mythe : c'est notre climat. Mais si le pré de montagne dit vrai, alors elle n'est pas non plus un destin. C'est un défaut d'agencement — colossal, planétaire, mais un défaut, donc réparable.
Reste à savoir comment on met une frontière, un gardien, une amende graduée et une assemblée autour du ciel entier. Et là, mon serment de ne pas mentir m'oblige à quitter l'euphorie du pré.
Car ce village avait tout ce qui, précisément, nous manque. Une frontière claire — on savait qui en était. Un petit nombre — quelques dizaines de familles qui se connaissaient de naissance. Des liens répétés — on se retrouverait l'été suivant, et le fils du fautif épouserait la fille du lésé. Une surveillance à coût presque nul — la vallée voyait tout. Et le pouvoir, enfin, de sanctionner les siens. Le ciel, lui, n'a rien de cela : cent quatre-vingt-quinze nations rivales, souveraines, sans juge au-dessus d'elles ; une triche difficile à mesurer et plus encore à punir ; des acteurs qui, pour beaucoup, ne se reverront jamais autour de la même table. Transposer le pré des Alpes au ciel du monde, ce n'est pas changer d'échelle, c'est presque changer de nature.
Alors ai-je rapporté un rêve inutile ? Non. Car celle qui a passé sa vie à étudier ces prés heureux — et qui a montré, exemples à l'appui du Japon aux huertas d'Espagne, que la tragédie n'est pas fatale — celle-là n'a jamais prétendu qu'on gouvernerait le ciel comme un alpage. Sa réponse était plus subtile, et c'est elle que je remporte. Puisqu'il n'existe pas, et n'existera pas, une assemblée unique de l'humanité entière, il faut renoncer au rêve du pacte mondial parfait, signé par tous d'un coup, et lui préférer une multitude de pactes emboîtés — une ville, une région, un secteur, un club de quelques pays qui, eux, peuvent se donner une frontière, une mesure, une sanction. Non pas un immense pré impossible à surveiller, mais mille prés qui se chevauchent, chacun gouvernable, et qui, ensemble, finissent par couvrir le ciel. Commencer là où l'on peut se voir et se lier, sans attendre que le monde entier s'assoie à la même table.
Et j'ai la preuve que ce n'est pas chimère. Une fois déjà, les nations ont refermé ensemble un trou dans le ciel — un autre, celui de la couche d'ozone. Elles se sont liées par un traité qui faisait exactement ce que faisait la charte de l'alpage : une frontière (les membres), une règle commune, et surtout une sanction du resquilleur — car celui qui refusait de signer se voyait fermer les marchés des autres. Le passager clandestin, soudain, avait intérêt à monter dans le train. Voilà l'amende graduée de l'alpage, hissée à l'échelle des nations : un club où l'on commerce librement entre membres, et où celui qui reste dehors, à continuer de brûler, paie sa resquille à la frontière. Le premier pas cesse d'être une condamnation dès lors qu'on le fait ensemble, en club, et qu'on cesse de récompenser ceux qui ne le font pas.
Je dois pourtant poser les dernières ombres, en associé loyal de la vérité. Ce trou d'ozone-là fut plus facile : peu d'acteurs, des produits de remplacement déjà prêts. Un club climatique, lui, risque la guerre commerciale, les représailles, et se heurte à l'œuf et la poule de toute coopération — qui forme le club en premier, qui accepte d'être le noyau avant que le noyau n'existe ? Le caillou du premier pas n'a pas tout à fait disparu de ma chaussure : il a seulement changé de taille. On ne l'a pas dissous ; on l'a rendu portable, en le partageant à plusieurs. Et il restera, tant que quelques-uns devront s'élancer avant la foule.
N'empêche. Je glisse dans mon carnet la cinquième pièce, et c'est celle qui répond enfin à la peur rapportée de Chine : le piège du premier se désarme par l'assurance mutuelle — une frontière qui dit qui en est, la visibilité des actes, une sanction du tricheur, et des règles faites par ceux qui les suivent ; non un maître au-dessus, mais un pacte entre pairs, et, à l'échelle du monde, non un traité unique mais une multitude de clubs emboîtés.
Cinq pièces, à présent, dans le carnet, et je les sens converger comme les affluents d'un même fleuve. Régler le temps. Faire du carbone gardé un capital. Brancher le statut sur la régénération. Dévoiler la majorité et coordonner la minorité pour faire basculer. Et lier les premiers en clubs pour que nul n'avance seul. Où aller, comment y aller, comment s'y élancer sans se sacrifier. La machine tient presque debout.
Presque. Car en redescendant, une dernière ombre s'allonge sur le chemin, et c'est peut-être la plus longue. Tout ce que j'ai bâti suppose des gens de bonne foi cherchant leur intérêt bien compris. Mais il est, dans le monde, des puissances qui tirent leur fortune même de l'ancien ordre — qui possèdent les puits, les mines, les moteurs, et pour qui la bascule n'est pas un malentendu à dissiper mais une ruine à empêcher. Le village n'avait pas, en son sein, quelqu'un dont la richesse dépendait du saccage du pré. Le monde, lui, en a. Et ceux-là ne se contentent pas d'hésiter : ils résistent, ils financent le doute, ils tiennent les cordons — et l'on retrouve, au bout de mon chemin, le vieux motif de mes voyages, celui des bonnes idées qu'on éteint. Ma prochaine question sera donc la plus dure de toutes : comment une transition l'emporte-t-elle contre ceux qui ont tout intérêt à ce qu'elle échoue ?
Une clochette, en contrebas, sonne le retour des bêtes. La borne de pierre, derrière moi, marque depuis sept cents ans une limite que personne n'a jamais eu besoin d'un roi pour faire respecter. Je la touche du plat de la main, en passant, comme on remercie. Puis je redescends vers le monde des puits et des moteurs.
Ancrages (le réel derrière le récit)
Les faits d'un côté, ce que j'en tire de l'autre.
- L'alpage gouverné en commun : le village de Törbel (Valais, Suisse) gère ses pâturages d'altitude, forêts et irrigations par des règles communautaires depuis le XIIIᵉ siècle ; une ordonnance de 1517 interdit d'envoyer à l'alpage plus de vaches qu'on n'en peut hiverner. Étudié par l'anthropologue Robert McC. Netting (Balancing on an Alp, 1981).
- La démonstration : Elinor Ostrom, Governing the Commons (1990, prix Nobel d'économie 2009), montre par des cas réels (alpages suisses, forêts iriai japonaises, huertas d'irrigation espagnoles, zanjera philippines) que des communautés auto-gouvernent durablement des ressources partagées, et en dégage des principes de conception : frontières claires, règles adaptées au lieu, décisions par les usagers, surveillance, sanctions graduées, résolution des conflits, reconnaissance du droit à s'organiser, gouvernance emboîtée (polycentrique).
- Le mythe qu'elle réfute : Garrett Hardin, The Tragedy of the Commons (Science, 1968) — la thèse du saccage inévitable, qui ne vaut en fait que pour un commun en libre accès et anonyme. Le problème du passager clandestin est posé par Mancur Olson, The Logic of Collective Action (1965) ; Robert Axelrod, The Evolution of Cooperation (1984), montre comment la coopération émerge entre égoïstes par la réciprocité (parties répétées).
- Ça marche aussi entre nations : le Protocole de Montréal (1987) a résorbé le trou de la couche d'ozone, notamment grâce à des sanctions commerciales contre les non-signataires — l'« amende graduée » à l'échelle mondiale.
- Le club climatique : William Nordhaus, Climate Clubs (American Economic Review, 2015) — un club où les membres commercent librement et où les non-membres paient un tarif à la frontière, retournant l'incitation du passager clandestin. (Écho du levier L4 du projet : coopération / clubs / ajustement carbone aux frontières.)
- Ostrom sur le climat : Polycentric systems for coping with collective action and global environmental change (2009-2010) — pas de panacée mondiale unique ; agir à plusieurs échelles emboîtées, commencer là où l'on peut se lier.
- Garde-fou : l'atmosphère n'a pas les conditions du succès des petits communs (frontière nette, petit nombre, liens répétés, surveillance bon marché, sanction possible) → transposition partielle. Un club risque guerres commerciales et le problème de l'amorçage (qui forme le noyau en premier). Le coût du premier est réduit, non supprimé.
Ce que ça apporte au modèle. Le ressort passager clandestin du diagnostic (pourquoi personne ne veut décarboner le premier) n'est pas une fatalité : c'est un défaut d'agencement. Principe à verser au modèle : rendre le premier pas sûr par l'assurance mutuelle — des coalitions/clubs dotés d'une frontière (membres), d'une mesure des émissions, et d'une sanction du resquilleur (ajustement carbone aux frontières), articulés en une gouvernance polycentrique (villes, secteurs, régions, clubs de pays) plutôt qu'en un traité unique introuvable. Prochain monde, la question la plus dure : comment une transition l'emporte-t-elle contre les puissances qui vivent de l'ancien ordre et la combattent ?